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La grève c’est d’ici que l’on regarde les bateaux partir. Les images se bousculent, c’est la liesse, la joie, le film Titanic et le grand départ pour l’Amérique. La grève c’est aussi l’usager qui reste sur le quai mais ne s’en va pas après le passage du métro, au contraire, il l’attend et désespère d’arriver à l’heure, à son boulot, à la maternité, à l’aéroport, des choses relativement importantes et qui ne peuvent souffrir de retards. La grève c’est aussi la place de la grève à Paris, historiquement l’endroit où il était facile de se faire embaucher comme docker.
Aujourd’hui on garde en mémoire de la grève l’énervement, les grands défilés avec de nombreuses banderoles affichant des slogans drôles, délirants ou parfois tristement vrais. On garde de la grève aussi une rancune grandissante contre ceux qui la font car nous avons l’impression que ce sont toujours les mêmes, lâchons le mot, les fonctionnaires. La galère, l’abattement, on en veut aux grévistes.
Les fonctionnaires et la grève, c’est un peu comme une histoire d’amour, en interne on peut se demander si ce n’est pas un rite de passage, plus tard c’est sans doute un peu comme la médaille accrochée au veston, on était des grands grèves de 95, on a fait celle de 2002, et ainsi de suite. Une histoire d’amour qui n’est pas si vieille. C’est en 1946 que les fonctionnaires, sauf certains corps de métier comme les pompiers ou la police, sont autorisés à revendiquer leurs droits.
C’est un vieux débat et il pourrait encore être passionnant si on ne l’occultait pas trop vite, le fonctionnaire était interdit de grève car sa mission est de remplir un service public, rompre la continuité du service public c’est mettre en péril le pacte national qui veut que l’argent du contribuable serve en partie à l’ensemble des citoyens, alors faire grève c’est remettre en question l’accès des citoyens à un service qu’ils payent tout au long de l’année.
Une réponse est de dire et d’affirmer que le fonctionnaire se battant à travers la grève pour ses conditions de travail va in fine améliorer les conditions d’utilisation de l’usager. Gloire au fonctionnaire donc, et au lieu de râler nous ferions mieux de le féliciter et de le soutenir dans sa grève. Le problème c’est que dans l’attente d’une hypothétique amélioration nous restons des usagers dépendant d’un monopole et que nous ne pouvons nous passer de ce droit du citoyen qui devient dès lors un enfer quotidien.
En poussant un peu plus loin ce problème de l’amélioration de l’utilisation, et je pense sincèrement qu’il y en a et pas des plus onéreuses, on arrive à une difficulté. Si l’usager se plaint et a des raisons de se plaindre de l’éducation, des transports, j’en passe et des meilleures, à qui doit-il s’adresser ? Au fonctionnaire en lui demandant de faire grève ? Ou bien à l’élu qui représentant le peuple et ses attentes est en droit et surtout en devoir de changer le système comme souhaité par l’électeur ?
C’était facile comme question, non ? Maintenant si l’élu est l’émanation de la volonté du peuple et que dans son soucis d’y répondre il fait voter une loi qui provoque une grève d’une partie du service public, l’argument d’amélioration des conditions pour l’usager ne tient plus une seconde.
Il est à noter que la grève ne doit pas contenir de revendications politiques mais simplement des revendications sociales, les banderoles que je trouvais drôles tout à l’heure dans les défilés témoignent du caractère illicite et permanent des grèves. Encore une fois et je reste sur le service public, la grève est un outil de construction d’un futur meilleur pour le salarié, une réaction à une dégradation due par exemple à l’utilisation d’un matériel vétuste, une grève ne peut être, et je parle toujours pour le secteur public, une réaction épidermique à une mesure votée.
Il est une tradition en France, plus largement latine, de protester et de revendiquer avant de négocier. Comme si il fallait montrer le muscle et ses capacités avant d’utiliser son cerveau. De là il découle une espèce de bras de fer, alors que tout le monde sait de quel côté penche la balance, entre le gouvernement et le gréviste, au final, l’usager se plaint des longs jours de grève et demande au gouvernement de se plier à la volonté des grévistes et dans un même temps reproche au gouvernement de ne pas mettre les mesures qu’il souhaitait en place. Entendons nous bien je ne juge pas ici des mesures et de leurs répercussions.
Et le privé alors, parce que pendant que leurs copains font grève pour une réduction de trois minutes de pauses cigarette ou encore de crainte d’engrenage à tendance libérale sur le destin menacé de leurs emplois, j’en rajoute mais la caricature part du vrai, les petits copains du privé ils rament pas mal.
Première constatation, on parle de la grève du privé à la télé comme de celle des fonctionnaires, mais malheureusement pour eux, encore cette histoire de muscle, on ne la ressent pas. En tous cas elle ne touche pas le même nombre de personnes. Et puis même s’ils arrivent à montrer leurs muscles, on a vu que l’arrêt de travail des ouvriers de Renault Vilvoorde qui a entraîné la première eurogrève n’a pas empêché la fermeture du site. Le patron n’est pas élu démocratiquement et ne peut se voir remis en cause par le l’ouvrier sur la chaîne.
Pauvres salariés du privé, s’ils savaient qu’en Allemagne, des accords de branches beaucoup plus développés leur permettaient d’obtenir beaucoup plus avec beaucoup moins d’efforts. Ce qui est drôle et attristant c’est que ce sont ceux qui ont l’emploi garantie à vie, ne me dîtes pas que cela n’existe plus, qui manifestent et revendiquent le plus. Malheureusement, ce mouvement n’est pas ou peu suivi dans le privé. Et pourtant un bon arrêt de travail sur la chaîne de valenciennes chez Toyota, un bon débrayage chez Total, de la part des cadres dans la grande tour de la Défense, ça ferait son effet mais aucun ose, soutenu par le droit effrayé par la sanction l’employé du privé se retrouve à grommeler dans des audiences encore plus privées sur ses conditions inacceptables de travail. Cependant, le travail avance lors des débats de CE par exemple ou bien de revendications syndicales portées par les représentants, c’est de la politique, c’est moins spectaculaire que l’usager se massant sur le quai mais c’est relativement efficace. Enfin j’aimerais y croire.
Alors quoi ? Le public bénéficie de trop de privilèges qu’il faut supprimer. Le public nous emmerde avec ses grèves, d’ailleurs j’aimerais savoir combien de français sont capables de dire la raison de la dernière grève du corps enseignant. Comme peu de français sont capables de dire le nombre de sans papiers engagés dans une grève de la faim sur le territoire français.
Le public est surtout menacé par une opinion partagée, mais aussi rabâchée à loisir, opinion consistant à voir le service public comme une entreprise privée en devenir, et dans cette optique là les agents ont le droit de se battre, mais les électeurs ont surtout le devoir de ne pas céder à cette communication vulgaire qui nous prévoit des lendemains qui chantent sur le rythme de la privatisation.
Le déplorable est de devoir toucher l’opinion dans ses petits intérêts pour qu’elle se rende compte de ceux des autres. Je ne saurais que trop conseiller aux sans papiers d’aller mourir la gueule ouverte sur les perrons du 16ème, aux ouvriers de Vilvoorde d’occuper une grande artère munis de tentes et de réchauds, aux cadres blasés des profits records de Total d’aller s’enchaîner sur les portes d’entrée de la tour.
On peut déplorer l’usage de la force, mais comme Pascal dit l’essentiel est que ce qui est juste soit fort et que ce qui est fort soit juste. Il y a énormément de justesse à défendre ce qu’on croit juste et le seul moyen semble être de se faire entendre, de prendre à parti, de ne pas louvoyer dans des débats politico comiques dont il ne ressort jamais rien. Aussi je n’en veux pas aux fonctionnaires, même si certains m’exaspèrent, j’en veux à la classe politique de s’attarder sur le public quand le privé nous dévore et nous impose des conditions autrement plus contraignantes que le public. J’en veux aux électeurs de ne pas voir le combat des fonctionnaires comme la réclamation d’une justice sociale que eux ont oublié en allant pointer, en allant allumer un PC dans un open space.
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