Dimanche 15 mars 2009 7 15 /03 /Mars /2009 13:39

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C'est absurde. Je me réveille tous les matins et je suis déjà en retard. Je me lève en me disant que je dois courir. Le réveil sonne et c'est le signal de départ c'est mon cent mètres quotidien celui où quand enfin je me relève de ma course c'est pour me vautrer dans mon canapé, chez moi, seul, avec un repas cuit en trois minutes au micro-ondes, une portion pour deux personnes, que je mange seul.

Je me lève, me dirige encore groggy vers la douche, j'emporte la somme de rêves qui m'a assaillie pendant la nuit avec moi, et tandis que je me frictionne avec le dernier gel douche à la mode, celui censé me réveiller avec force de menthe et autres ingrédients, je me ressasse les images accumulées pendant la nuit, malheureusement pour moi elles sont souvent rares. Un quart d'heure plus tard j'émerge, je sors de la douche, un quart d'heure c'est long mais c'est le temps qui m'est nécessaire au réveil, et me réveiller sous l'eau c'est un petit peu retrouver le liquide amniotique à deux minutes de l'expulsion du vagin.

Serviette nouée autour de la taille alors que je pourrais facilement me trimballer nu dans mon appartement je me dirige vers la cafetière, ce matin il y a encore du café, parfois je dois en ouvrir un nouveau paquet et c'est en quelque sorte ma première crise de la journée, pourquoi je n'y arrive jamais avec mes doigts et pourquoi dans ce cas je n'arrive absolument pas à mettre la main sur mes ciseaux. Le café va couler lentement à mesure que je m'écorcherai avec ma lame émoussée, une peau flasque, une peau fatiguée un rasoir qui refuse de s'adapter, c'est toujours et encore le même sacerdoce chaque matin.

Le café est prêt et je suis rasé, de près je ne dirai pas cela, je cherche une chemise, malheureusement aucune n'est repassée. Branle bas le combat dans mon petit appartement, on déplie la table à repasser, on attrape la chemise et soigneusement, méthodiquement on s'emploie à repasser les parties visibles de la chemise sous une veste. Le dos restera vierge du fer, les manches ignoreront la chaleur, seul le plastron connaîtra la joie de se faire presser.

Je renverse du café, comme chaque matin, je devrais acheter une nouvelle cafetière me dis-je, comme tous les matins.

J'avale un morceau de pain de la veille beurré à la hâte. Je me regarde encore une fois dans le miroir et pense que même moi ne me trouve pas beau. Je ramasse les clés jetés sur la table basse, le premier objet au dessus du niveau du parquet après l'entrée.

Mon réveil a sonné comme tous les matins à sept heures, il est huit heures moins le quart lorsque ma porte se referme, je sais que je suis déjà en retard, je sais que je pourrais reculer l'heure de mon réveil de dix minutes, mais c'est psychologique. Si je me lève dix minutes plus tôt il ne sera pas sept heures moins dix mais six heures et cinquante minutes, et je vois le six.

Comme d'habitude après cinq ou six marches je dois faire demi-tour, j'ai oublié quelque chose. Cela dépend des jours, il y a la catégorie, je suis resté allumé, fer à repasser, cafetière, robinet et la catégorie objets essentiels comme carte de crédit, badge d'entrée pour l'entreprise où je travaille ou encore téléphone portable. Tous les matins je m'aligne dans l'une de ces deux, et même parfois je concoure dans les deux. A ces deux s’ajoute celle où je déclare forfait devant ma psychotique et irrépressible tendance à croire avoir oublié quelque chose à remonter les marches avec fureur, à chercher inconsciemment dans mes poches, l’objet de ma convoitise au bout de quelques minutes et à le trouver là au fond d’une de mes poches seul au milieu de mon appartement, et toujours la même pensée qui me vient, pourquoi tant d’affolement ?

Je descends les marches quatre à quatre. La malchance survient au dernier tournant. Une marche, un craquement, une allumette, une étincelle, la flammèche, je trébuche et me retrouve propulsé avec force plus bas contre la porte du concierge, une bien belle chute agrémentée de quelques roulades involontaires. Le coup de grâce, c'est la porte contre laquelle je suis appuyé qui s'ouvre je me retrouve allongé dans la loge du concierge. Groggy, encore, comme à l'instant de prendre ma douche. Il me regarde effaré, lui aussi ne doit pas être très matinal, j'ai déjà remarqué que bien souvent les poubelles n'étaient pas rentrées à l'heure où je partais.

Il me relève en me demandant si je sens tous mes membres, j'ai bien envie de lui dire que oui, même si je ne sens plus mon sexe depuis des années, le pauvre se recroqueville pour raisons d'inutilisation chronique. Je ne vais tout de même pas lui dévoiler cette part de mon intimité. Alors je me redresse, le regarde et lui annonce que je vais bien, mais que c'était tout de même une bien belle chute, ce qu'il veut bien croire.

Ensemble nous regardons l'escalier, cet infâme traître qui m'a laissé choir. Une marche est béante. Dans ma chute j'ai emporté la planche du dessus, et d'un coup la dernière qui se dressait fièrement tombe à plat sur la marche du dessous. Pourquoi cette marche en particulier. Comme nous nous approchons avec le concierge nous remarquons un interrupteur.

Interloqué j'appuie dessus. L'ampoule située quatre étages plus hauts s'allume.

Ameutés par le bruit, les voisins descendent. Ils veulent tous savoir comment cette lumière a été allumée. Cela fait dix ans que j'habite cet appartement et jamais cette lumière n'avait brillé. Je jette un “vous voyez il reste un espoir” un peu fanfaron à la cantonade. Je viens de réaliser un miracle, modeste peut-être; mais à mon échelle si précieux.

Comment cet interrupteur a-t-il été enfermé dans une marche? Vous n'avez pas tort de me poser la question, mais je ne saurais y répondre, il vaut mieux parfois faire confiance au mystère plutôt que de tenter d'expliquer.

Quelqu'un me tend un café, il est incroyablement bon, je demande quelle est la marque de la cafetière tout en sachant pertinemment que ce n'est pas encore aujourd'hui que je ramènerai une nouvelle machine à la maison.

Je viens de toucher au logos, le feu est revenu, je suis créateur de la lumière, fiat lux!

Rasséréné, forces reprises, le temps de me dire que je viens de définitivement compromettre toutes chances d'arriver à l'heure à mon lieu de travail, le bus est parti, le bus suivant est à un quart d'heure d'attente, ce ne sera que la deuxième fois cette semaine que mon patron me fera les gros yeux, que je passerai la porte tout penaud pour aller m'installer à mon bureau. Qui croira que j'ai bien failli me rompre le cou dans les escaliers de mon immeuble, personne. Il ne me reste plus qu'à prendre ce satané bus suivant, il ne me reste que la petite renommée que je viens de me faire dans mon immeuble, moi si poli et timide en toutes circonstances, je viens de devenir la vedette du jour.

Au moment où je mets mon premier pied dehors, dans l'environnement hostile d'une ville qui ne demande qu'à me broyer, me faire passer sous les rues d'une voiture, me faire glisser sur une plaque d'égout, me polluer de son air chargé en CO2, il se met à pleuvoir, cette journée ressemble de plus en plus à un vrai désastre et rien ne semble pouvoir la sauver.

Je n'ai évidemment aucune envie de regrimper celles qui m'ont mis à terre pour me munir d'un parapluie. Je ne veux absolument pas rentrer chez moi avant que l'heure de la délivrance aie sonnée à mon travail. Je me contente de relever mon col et de patienter sous l'arrête de bus, il n'est qu'à cinq minutes à pieds mais lorsque je me place en dessous je suis déjà trempé jusqu'aux os.

L'attente se fait dans une indifférence générale, je parle des usagers massés sous le plateau métallique qui tous prennent le même regard vide, un regard droit devant eux, un peu orienté vers le bas afin de ne surtout pas croiser le regard du voisin, on devine tout de même quelques regards en coin, ces regards scrutateurs, regards jugeurs aussi, qui permettent de mesurer les personnes qui vont partager le même convoi. Je fredonne malgré moi un air que je connais mais dont je suis incapable de me souvenir l'origine, pourtant il est entraînant.

Tout est gris ici, les visages, comme le sol, comme le ciel, comme l’air même que j’inspire. Je me demande ce que donnerait un monde où la couleur reprendrait ces droits, sortir le matin pour être touché par le rose, le vert, le bleu, un monde ou nous ne serions plus obligés d’évoluer dans un quasi monochrome déprimant.

Le bus arrive et il est plein à craquer, je n'en attendais pas mieux, quand une journée débute mal autant qu'elle continue, qu'il y ait au moins un semblant de constance! Le chauffeur ne me regarde même pas lorsque je lui montre mon pass. Il doit lui aussi être robotisé, comme tous les voyageurs qui viennent de monter et de prendre place mécaniquement. C'est comme si Descartes l'avait emporté sur Pascal, il n'y a plus que des corps des matières mouvantes dans un espace aux repères fixés, exit les desiderata de passion, de soif de vivre, de questions sans réponses. Place au déterminisme le plus sordide, que chacun prenne place, il reste de la place dans le fond, merci de reculer et roulez jeunesse, bon gré mal gré nous arriverons tous à bon port.

Le chauffeur sifflote une chanson qui passe à la radio. Je ne connais pas cette chanson et la reconnais encore moins dans le sifflotement du chauffeur, à croire qu'il siffle exactement le contraire de ce qu'il souhaite produire, cet homme m'est antipathique pour cette simple raison.

Il engage tout de même la conversation, encore une fois c'est un automatisme, il engage la conversation car je suis la personne la plus proche de son siège, pourquoi la vieille dame qui me plante son parapluie dans les côtes ne s'est pas retrouvée vingt centimètres plus à l'avant?

Il me parle de la pluie et du beau temps, enfin surtout de la pluie, et voilà que l'on glisse petit à petit vrai le bon vieux radotage, il y a le réchauffement climatique, les grands groupes et les politiques qui ne font rien. J'aimerais lui objecter que si ces choses le concernent vraiment il ferait mieux de changer de métier, car il me semble paradoxal de se plaindre du réchauffement lorsque l'on conduit sept heures par jour un véhicule consommant plusieurs litres de gasoil au cent. Mais je préfère me taire, au final à quoi bon?

Il me demande si je passe de l'autre côté, interloqué je lui demande pardon. Il rit de sa propre plaisanterie, pour lui c'en est une, de l'autre côté, c'est de l'autre côté du pont, sur l'autre rive. Le pont c'est le milieu de son parcours, il fait en fait la navette d'une berge à l'autre, c'est ce qu'il m'explique, la bouche grande ouverte, les dents dégagées, toutes dehors, il est encore dans une espèce d'euphorie liée à une boutade qu'il doit sortir au bas mot vingt fois par jour. Je ris de bon cœur avec lui, je dis de bon cœur car c'est la convenance, je ne souhaite pas le mettre mal à l'aise.

Et puis après tout, c'est vrai. On lui paie tous jour après jour le ticket pour basculer de l'autre côté. Il me redemande, je lui réponds que oui je vais bien de l'autre côté, que j'y travaille, je suis sorti de la technique du oui, non, technique qui consiste à faire tourner court n'importe quelle conversation, généralement l'interlocuteur se lasse et cesse de vous questionner.

Selon ses dires je travaille donc chez les princes de la finance, s'il savait que dans mon petit costume usé et étriqué, je ne suis que le roturier de tous les flambeurs qu'ils nomment princes, de ceux qui amassent mensuellement plus de stocks options en valeur que dix de mes années de salaire.

Le bitume est avalé, le pont se dessine et derrière lui les hautes tours du royaume qui semble être gravé dans sa mémoire, la faute à tous les reportages écrits ou télévisés, ceux où le monde de la finance est décrit comme le sacré d'une société privée de repères. La messe est dite chaque jour, et elle nous parle de chute du CAC 40, d'envolée du NASDAQ et d'autres valeurs boursières qui même si l'on n'y entend rien, nous trouvent à suivre d'une oreille, à lire d'un regard avide, un amas de données insignifiantes dans lesquelles on a développé une sorte de foi indicible, comme si les chiffres avaient désormais raison de nos destins. Les essuie-glaces suivent un rythme dingue, dans un chuintement ils vont d'un bord à l'autre du large pare-brise, je suis dans la barque et les essuie-glaces fendent le rideau d'eau qui se dresse entre les bâtiments perdus dans la brume et la frêle embarcation chargée de me passer de l'autre côté.

Je passe donc de l'autre côté je rejoins donc le royaume des initiés. Je jette un coup d'œil sur le badge du conducteur, il se nomme Charon, c'est étrange, j'ai déjà lu ce nom. C'est étrange, mais je me sens basculer. Je passe de l'autre côté donc, comme chaque matin, je passe donc de l'autre côté comme une nouvelle petite mort.

Au bas de la tour, je ne peux m'empêcher de relever la tête comme pour mesurer la hauteur de mon ennui à y pénétrer. Le hall, le badge, le gardien, dans l'ordre que vous voulez, mais le cérémonial est chaque matin, on dira jour ouvrable, même s'il m'arrive très souvent de me lever le samedi aux mêmes heures de me préparer jusqu'à me rendre compte que le week-end existe, chaque matin le cérémonial est inchangé. On nous dit perdus et en quête de sens, mais que voulez vous faire face à cette écrasante puissance de la compagnie, avant l'église réglait nos vies, vêpres et consorts venaient marquer le rythme de longues journées de travail, le dimanche jour du seigneur, et surtout du repos, venait soulager les échines cassées par la longue semaine, je prends l'exemple de la religion catholique mais remarquez que chaque grande religion monothéiste accorde un jour par semaine à se consacrer au dieu qu'elle s'est choisie.

Cette tour est démesurément grande, je ne me rappelle absolument pas de toutes les consignes de sécurité et je ne m'en plains pas, à quoi bon, prisonnier ici des flammes rimerait avec mort certaine pour les étages supérieurs au foyer de l'incendie, ça j'en suis convaincu.

Le gardien me gratifie d'un sourire, mon badge est dans ma main gauche, j'ai le bras tendu, il ne le regarde même pas. Je pourrais être un infâme terroriste ayant pris le visage et le corps d'un employé habituellement présent chaque matin, quoique avec du retard ce qui ne peut qu'augmenter la sympathie, ou les ricanements des gardiens, il n'y verrait que du feu. C'est peut-être aussi pour cela que je ne me remémore jamais les règles de sécurité que l'on nous ressasse au minimum deux fois par an, je sais parfaitement que contre les règles édictées par de sombres cerveaux chargés de parer à toute éventualité, se dresse quelque part la fainéantise, l'habitude, le relâchement, le « je-n'en-ai-que-faire », pour faire court un ensemble de tendances humaines à l'oubli des règles censées les protéger d'eux mêmes.

Bruit caractéristique des portes d'ascenseur, je vais monter, loin d'atteindre le septième ciel, c'est la platitude des chiffres qui m'attend, analyste financier, c'est l'écriteau, plutôt le morceau de carton, économies obligent, qui orne la porte du bureau, du réduit, où je travaille, où je me terre, je vais passer le nez sur des tableaux, sur des amoncellements de données qui n'ont d'autres significations qu'elles-mêmes. Nous avons à grands renforts de statistiques, d'analyses et de pourcentages produit l'inverse de l'escompté, nous nous parons de colonnes de chiffres prêts à défier le futur, nous arraisonnons le risque en lui opposant la certitude que deux plus deux fait quatre. Comme si nous étions nés sous forme d'équation, comme si nos vies ne se voulaient que résultats.

J'anticipe chaque matin, je transmets des chiffres qui permettront de mener l'entreprise vers les sommets, mais je sais bien que c'est faux, que mes ratios sont construits sur de l'abstrait qu'un souffle peut les détruire.

On frappe à ma porte, et avant que je puisse signifier l'autorisation d'entrer, mon patron passe la tête, je vois à son visage que je vais encore avoir droit à un sermon, je dis sermon car c'est bien de religion qu'il s'agit, dans l'entreprise le retard peut être un motif d'excommunication de mise au ban de la meute des salariés qui tous se poussent chaque matin pour rejoindre leurs bureaux ternes, être à l'heure c'est montrer au dieu PDG que l'on est un bon fidèle, d'ailleurs ce PDG on en parle et on ne le croise jamais, à croire qu'il n'existe pas. L'excommunication c'est le licenciement, c'est la perte des valeurs que l'entreprise nous avait patiemment inculquées. Alors on y croit et on s'y jette, on cherche la prime, on veut notre place au paradis, la promotion c'est s'élever, pourquoi croyez-vous que les patrons se trouvent aux étages supérieurs? Bienvenue dans la nouvelle église, celle à qui on fait la quête pour être récompensé de la ferveur avec laquelle on s'y consacre, peu importe l'échelon, tout le monde tente d'atteindre la félicité, entrer dans le secret de la direction c'est un peu se sentir l'égal des dieux.

Il sait très bien l'heure à laquelle je suis arrivé. Pourquoi me le demande-t-il, si ce n'est pour me crucifier sur place. Il me fait remarquer que c'est déjà la deuxième fois cette semaine et la cinquième ce mois-ci. Que dois-je répondre? Que je ne lui tiens pas rigueur de mes retards de sorties liés à un travail toujours plus quantitatif, que si je me dois d'être à l'heure le matin, je demande moi aussi à l'entreprise de me laisser sortir à l'heure le soir ? Je pense que je me heurterai de plein fouet à une réprimande entraînant sanctions immédiates. Que je suis désormais héros dans mon immeuble grâce à la découverte de l'interrupteur mystère et que c'est justement pour cette raison que je suis aujourd'hui en retard. Je pense que je me heurterai de plein fouet à son incompréhension, et s'il me prend sans doute déjà pour un employé peu rentable il serait amené à me considérer également comme fou. Je bredouille simplement des excuses les mêmes que celles de la dernière fois et je jure que l'on ne m'y reprendra plus. Je ne confesse rien et m'en tiens à l'expiation en promettant des données que je suis certain de ne pas finir avant ce soir tard. Il me dit, en se prenant pour exemple, que l'on n’arrive pas à sa position en se tournant les pouces et que lui parti du même poste que le mien, il cherche à m'inclure dans sa fierté, est aujourd'hui parvenu à une situation satisfaisante, qui en tous cas lui permet d'obtenir la considération de ses proches et l'estime de ses pairs.

Il sait très bien qu'il a encore gagné que sa position lui permet de m'acculer de me faire travailler plus encore et encore grâce à ces retards accumulés. Je me demande parfois s'il ne prend pas un malin plaisir à me voir arriver après  l'horaire imposé, il sait qu'il va ensuite venir m'accuser de lâcheté, de piété frauduleuse et qu'il me forcera par là-même à prouver ma foi en me tuant quasiment à la tâche.

Je le hais et je ne sais pas si c'est l'homme ou le poste qu'il occupe qui m'inspire cette haine. Je le hais lorsqu'il me dit que c'est n'est pas avec ce comportement que l'on peut un jour espérer gravir les échelons, ce n'est pas en sacrifiant le temps de la société sur l'autel de ma fainéantise que je pourrais un jour prétendre à de meilleures fonctions. Je le hais pour la vision du futur qu'il me donne, je le hais de vouloir m'inclure dans un procès qui n'est pas le mien, je le hais pour tentative de contrôle de futur.

Je ne tiens plus. Je l'empoigne par sa soutane, ce costume de créateur qui coûte au bas mot la moitié de mon salaire, je l'empoigne et lui déverse toute la haine contenue en moi. Je l'empoigne et lui dit que ni lui ni nul autre n'a le droit de me juger de la sorte. Que mes retards sont quotidiens parce que je joue de malchance et qu'aussi je ne vois pas l'intérêt d'horaires fixes qui au final sont extensibles à souhait selon ma charge de travail. Je luis dis que regarder vers le haut est crucial mais que mon cœur d'homme ne sera jamais rempli par la volonté de passer de sous-fifre à manager, je lui dit que l'organigramme ne m'intéresse pas et que quoiqu'il puisse penser je ne lui cirerai jamais les chaussures pour gravir ses échelons dérisoires de futilité, symboles de la bassesse humaine à toujours vouloir dominer son semblable.

A mesure que je lui dis tout ça, un sentiment étrange s'empare de moi, je me sens tout d'un coup libéré. Pas parce que pour une fois je ne me laisse pas marcher sur les pieds, non c'est autre chose. C'est un sentiment diffus, un sentiment qui prend possession de tout mon être. Je me sens plus léger, je me détache du sol, j'ai l'impression de voir la scène de quelques mètres au-dessus. Je vole peut-être. Je viens de jeter l'ancre et je ne sais pas si quelqu'un ou quelque chose pourra me remettre les pieds sur terre.

Pas même le licenciement que me promet l'homme que je viens de reposer, non sans avoir remis en place le col de sa veste afin qu'il se sente de nouveau en pleine possession de ses moyens. Je lui aurai presque remis un coup de peigne, je n'ai pas envie de le froisser, c'est la fonction que j'abhorre pas l'homme qui la remplit. Il est tout rouge et tout excité me lançant des mots à la va vite parmi lesquels je reconnais : “ça ne se passera pas comme ça”, “ton compte est bon”, “tu es viré”, je ne sais pas si je les reconnais ou bien si je les attendais. C'est comme si je me plaçais derrière la caméra et que je dirigeais les scènes dorénavant, comme si tout ce que cet acteur me dit je le savais déjà et pour cause j'ai écrit le scénario. Ce qui me fait sourire c'est de voir cet homme habituer aux vouvoiements feutrés lui aussi sortir de ses gonds et me tutoyer à tout va.

J'ai le cœur léger et alors que je fais signe à mon équipe de couper, mon directeur quitte la pièce fulminant encore. J'ai envie de lui dire que la scène est terminée et que ce n'est pas la peine de s'en faire, qu'il doit laisser un peu son personnage au vestiaire au risque de perdre sa vie privée mais à quoi bon il est trop loin maintenant. Il ne me reste plus qu'à ramasser mes affaires, cela va plutôt rapidement.

La majeure partie des objets situés sur mon bureau ou dans mes tiroirs ne m'appartient pas, l'entreprise dispose de tout ici. Tout ce que je laisse servira au suivant. Seul l'employé s'en va, le reste fait partie des murs. Je traverse de nouveau le corridor, des têtes ici et là me regardent. Le bruit de la scène précédente les a attirés. Je m'attends à des applaudissements mais rien ne vient, je me désole un peu de cette situation il n'y a plus aucun respect de l'artiste. Je ne ferai pas encore sauter le box-office. Je me dirige vers l'ascenseur, une fois encore, sans doute pour la dernière fois, les gardes me souhaitent une bonne journée. Il y a une demi-heure ils en faisaient de même, il y a une demi-heure j'étais encore un employé, maintenant je suis un chômeur.

Le soleil brille à présent, il est radieux et doux, il me berce, je me promène un peu parmi les grandes tours, je me promène en fumant quelques cigarettes, je passe ma main dans l'eau d'une fontaine. Je rêve de plage et de sable, de mer et d'eau salée. Ce goût de sel sur la peau, ce goût de sel que l'on va chercher jusque dans la bouche des filles lorsque l'on se roule sur le rivage avec elles. J'aime regarder les filles qui marchent sur la plage, d'où est-ce que je sors cette phrase? Je rêve à ces paysages lointains, je rêve à la fraîcheur de l'eau, à la chaleur de la terre que l'on sent lorsque l'on se plaque sur le sol, au bain de soleil pris des heures durant à simplement attendre que le temps passe. Comment se nomment les herbes sur les dunes, ces herbes dures, ces végétaux qui poussent pour se laisser battre d'un côté puis de l'autre par le vent, pour sentir le sable s'égrener lentement, pour vivre fièrement et stoïquement sur le haut de ces montagnes de sable? Comment se nomment-ils? Il y a tant de mots que je ne connais pas.

Depuis combien de temps suis-je perdu dans mes pensées, depuis combien de temps est-ce que je erre, depuis combien de temps suis-je en train de fendre une foule l'air ahuri, une foule qui ne me regarde même pas. Une foule affairée, un amas de personnes qui toutes se dirigent vers un but fixé, ils savent où ils vont eux, ils se sont levé pour ça. Où est-ce que je vais moi, je ne le sais pas mes pieds me portent.

Je n'en suis même pas sûr, je vais où mes pieds veulent, je me laisse aller. Je n'ai plus de but, je suis sorti du monde qui jusque là me donnait horaires et salaire, qui me donnait société et consignes. Je suis sorti hors du monde des hommes, est-ce que je suis à la recherche de l'homme avec la majuscule est ce que je souhaite atteindre le monde des idées, je ne le pense pas, je voudrais m'allonger là et attendre, je voudrais sortir de tout.

Je lève la tête vers le soleil, le seul qui me chauffe encore doucement, doucement, lui seul me comprend, lui seul est au-dessus de moi, immuable simplement masqué par ce phénomène appelé rotation, lui seul peut encore me sauver.

Je baisse le regard et voit un homme à terre, allongé, un sans-abri je suppose, il me fixe dans les yeux et me demande une cigarette, comment puis-je refuser? Il me remercie et me dit qu'il n'a pas forcément besoin de nicotine mais surtout de discuter, qu'il se sent seul à passer ses journées et ses nuits allongé sur le sol. La société l'a rejeté, je lui demande s'il n'a pas essayé de la rejoindre à nouveau, il m'explique qu'une fois mis au ban de la cité vous ne pouvez prétendre repasser un jour les épais remparts et les hautes tours qui la cernent. Il me dit qu'il me connaît, il sait que je viens moi de signer mon arrêt de mort, je viens de boire la cigüe, j'ai du courage, je me suis levé fièrement contre les lois injuste, mais je ne rassemblerai personne derrière moi et finirai comme lui si je ne veux entendre raison. Il me dit qu'il est peut-être cynique lui et que son tonneau de vin rouge y est peut être pour beaucoup.

Il aimerait me poser une énigme mais il laisse cela à quelqu'un d'autre, je ne comprends rien et mets tout sur le compte de l'alcool et de la folie ordinaire, il me dit de descendre lorsque l'on m'appellera là-bas du haut du pont.

Je continue mon chemin sans me soucier de ce que ce pauvre ivrogne m'a dit. Je continue mon chemin mais bientôt, comme par enchantement je me retrouve sur le pont dont parlait cet homme, à croire que les différentes croisées de chemin mènent toutes au futur qui nous était promis. Je me retrouve bien vite seul sur le pont, celui que le bus emprunte pour passer de l'autre côté, moi je le prends en sens inverse je rentre. Je rentre?

J'entends qu'une voix m'appelle, mais je suis seul sur ce pont, aussi je ne comprends pas, je ne sais pas si ce n'est pas mon imagination qui me joue des tours. Je me penche à tout hasard, me rappelant les paroles du pauvre cynique et je vois celle qui m'appelle, comment connaît-elle mon prénom? Je ne sais pas. Elle me lance une corde que j'attrape au vol. Je l'accroche à la balustrade et je me laisse glisser doucement, je me rappelle trop bien ce que signifie se laisser descendre à toute vitesse, mes cours de sport à l'école ont laissé sur mes paumes le douloureux souvenir de la brûlure par frottement.

C'est Zoé qui me récupère sur sa péniche. Zoé c'est un petit bout de femme aux yeux noisette, des petits yeux allant avec sa petite taille. Zoé c'est l'espièglerie même, son physique le concède même si ses yeux voudraient vous donner leur gentillesse totale. Il émane d'elle la douceur mais aussi la faculté à vous mettre face à vous même, on ne se conduit pas mal avec Zoé car le premier blessé c'est vous. Elle me rappelle la somme d'amoureuses que je n'ai jamais su séduire, elle me rappelle surtout cette fille, cette fille dont j'ai été longtemps amoureux. Le temps parfait de mes amours, celui où j'idéalisais la douceur, celui où je voyais l'amour comme la forme ultime du bonheur et où je me prenais à rêver de le passer avec celle qui m'éblouissait chaque fois que je la voyais.

Je ne veux pas la décevoir. Je veux lui plaire, mais les mots qui pourraient l'exprimer restent bloqués dans ma gorge. Avant, je n'ai pas grandi, je suis toujours ce petit enfant cherchant son chemin pour gagner sa belle, ce preux chevalier blanc qui idéalise sa rencontre avec la princesse et qui même s'invente des obstacles pour mieux vaincre une armée de Huns, terrasser un dragon ou encore résoudre une énigme grâce à sa légendaire sagacité. Comme elle me dit que j'avais l'air perdu et qu'elle aime les gens à l'air perdu. Elle me dit que sa péniche est un amas d'objets perdus, elle préfère dire perdu car si elle les a trouvés c'est qu'ils ont été perdus. Elle me dit que je ne devrais pas avoir l'air si triste et que je devrais apprécier la balade. Je lui dis que j'ai toujours eu le mal de mer et que je ne sais pas pourquoi je suis là.

Zoé navigue de villes en villes elle ne connaît que ce fleuve et l'arpente sans relâche de son lit à son estuaire, combien de fois a-t-elle fait le chemin? Elle ne saurait le dire. Elle dit que c'est drôle d'arriver à un bout car il n'y a plus qu'à faire demi-tour pour refaire le chemin en sens inverse. Elle vit en boucle mais cela ne la choque pas, elle me dit que le fleuve n'est jamais le même, que tout s'écoule et que tout change. J'ai déjà entendu ça quelque part mais je ne saurais pas dire où. Elle préfère flotter que de sentir la terre ferme, ses incursions sur le sol sont rares et forcées.

Elle est née un soir de tempête sur cette péniche, ces parents sont morts tous les deux, elle vit seule au milieu des débris que charrie le fleuve et qu'elle prend soin d'entreposer, sa péniche est un véritable capharnaüm, une caverne d'Ali Baba ou de vieilles chaises en paille côtoient des morceaux de ferraille qui ont pu être des enjoliveurs, des mobylettes ou je ne sais quoi encore. Elle me dit que parfois elle se sent responsable d'un musée, le petit musée civilisationnel comme cette commissaire d'exposition aime à l'appeler. Elle stocke dans le but unique de ne pas oublier, elle ne veut pas perdre le contact avec les hommes alors elle s'arrange pour garder une partie d'eux.

Certes ce sont des objets mais ils ont tous une histoire, ils portent tous des souvenirs douloureux ou joyeux ils sont empreints de nostalgie, celle d'avoir un jour été utiles. Pourrait-on repeupler la terre avec ces objets, j'en doute mais après tout cela pourrait être amusant, elle me dit que le niveau du fleuve monte toujours plus chaque année et qu'elle se prépare à la montée finale.

Elle me demande où je m'arrête, je ne sais que lui répondre. Je reconnais bien les berges mais le roulis du fleuve me berce doucettement et j'y prends goût, je ne sais pas si j'ai envie de descendre. Elle me regarde avec un petit air malicieux, ses yeux brillent devrait briller ce  fleuve désormais grisâtre. Je pourrais tomber amoureux d'elle. A la réflexion je pourrais tomber amoureux de n'importe quelle femme prêtant un peu d'attention à ma personne. Je suis en désespoir d'affection et je ne sais pas si descendre de cette embarcation ne me tuerait pas lui dis-je. Elle ne comprend que trop bien mon sous-entendu, je n'ai pas toujours été très fort avec les femmes.  Chimène eut été plus fine dans sa litote. Je n’ai pas tué son père et au choix,  soit je me bloque et aucun mot ne sort de ma bouche, je reste muet et muré dans un silence profond me faisant au choix passer pour un débile ou bien un grand timide dépourvu de toute virilité ou soit je me mets à déclamer de grandes phrases pompeuses qui me font passer là encore au choix pour un esthète imbus de lui-même et plus que présomptueux ou bien un type qui s'est trompé d'époque et qui n'a pas encore compris que le langage d'aujourd'hui ne s'embarrasse plus de mots aussi vétustes. On ne dit plus « accepteriez-vous de boire un verre avec moi ? », mais « il ne reste plus que deux minutes, chez toi ou chez moi ? ».

Mais Zoé me fixe et ne semble ne me trouver ni ridicule ni hautain. Au contraire elle semble apprécier. Elle me dit qu'elle aimerait bien tomber amoureuse de moi mais qu'elle ne sait pas si tout ne serait pas à refaire au prochain demi-tour, elle ne sait pas si elle peut m'exposer parmi sa collection. Elle me dit que notre rencontre est due au destin ou au hasard mais qu'elle en croit ni à l'un ni à l'autre et qu'elle aimerait croire en moi. Je dis que j'aimerais arpenter le fleuve avec elle et repeupler le monde avec elle. Elle me dit que l'humanité serait sans doute plus belle et que nous serions heureux.

Elle me dit aussi que je descendrai sur le prochain ponton car je ne supporterais pas la vie loin des hommes. Je lui dis que ma vie je veux la passer à ses côtés. Elle ne m'écoute déjà plus, elle se tourne une dernière fois vers moi et me dit que je n'en ai pas encore fini avec le monde des hommes.

Je ne comprends pas mais je ne préfère rien dire. Le bateau ralentit et accoste à ma première et dernière escale. Je reprends possession de la terre sous mes pieds. Je fredonne de nouveau le même air que ce matin, mais je me souviens maintenant des paroles, elles nous décrivent une vie où l'amour nous séparera tous.

Me voilà dans une partie inconnue de la ville dans laquelle je suis né. Je ne reconnais pas les rues, encore moins leurs noms. Les gens me dévisagent à mesure que j'avance, je ne sais même pas vers où. Ils me dévisagent comme si j'étais un étranger, j'ai envie de leur dire que je viens de la même ville qu'eux mais je en sais pas s'ils comprendraient, peut-être parlons nous une autre langue.

Un petit garçon vient marcher à côté de moi. Il me demande d'où je viens, je lui dis que je viens de sa ville. Il en paraît étonné mais il ne veut pas paraître ignorant devant moi. Il fait partie de cette catégorie de petits garçons qui sont un peu frondeurs, un peu crâneurs, ils ne peuvent supporter la contradiction surtout si elle naît d'eux-mêmes.

Il marche simplement à mes côtés, je me demande ce qu'il attend. On ne marche pas à côté d'un inconnu pour le plaisir. Il me dit qu'il marche à côté de moi pour la gloire. Je ne comprends pas, il me dit de continuer à discuter avec lui. Comme je suis un inconnu qui vient dans ce quartier reculé, les gens ne peuvent qu'être envieux et jaloux, mais aussi craintifs et respectueux si je montre que nous nous connaissons tous les deux.

Je me demande si le bateau de Zoé n'était pas aussi une machine à remonter le temps. Je m'apprête à chaque instant à croiser une icône de mon enfance, un tableau de Courbet prenant vie.

J’ai envie de boire un café ; et un bar surgit sur ma droite dans cette longue rue, semblant avoir été construite au fur et à mesure que les habitants la peuplaient. Une nouvelle maison surgit au bout, puis une autre et ainsi de suite.

Le bar dans lequel je pénètre accompagné du petit garçon est miteux. Il me rappelle les bars de mon enfance dans lesquels je rentrais avec un peu d’appréhension, comme dans un lieu interdit, les bars où les habituels poivrots étaient accoudés à déclamer les mêmes inepties que la veille et sans doute les mêmes que demain. Ces bars dont on se demande la profitabilité, je sais, j’ai ce qu’on appelle une déformation professionnelle, ces bars qui nous repoussent plutôt qu’ils nous accueillent, mais qui une fois que nous les avons faits nôtres ressemblent à des havres de paix.

Je commande un café et le petit garçon est heureux du coca que je lui tends. Après avoir bu mon café, j’aperçois un baby-foot dans une espèce d’arrière salle encore plus miteuse que l’entrée du bar, comme si lui aussi n’avait pas cédé à la loi immuable de mettre le plus alléchant en avant, en devanture, pour mieux cacher un intérieur peu ragoûtant. Je vous laisse imaginer, la proportionnelle, lorsque l’on voit la façade décrépie, les petits carreaux sales et opaques, la porte grinçante et rouillée de l’extérieur, lorsque l’on rentre dans une salle faite d’un comptoir au bois moisi et gonflé par le liquide, aux tables et chaises faites du même bois et toutes bancales.

Le baby-foot, ici l’euro n’est pas encore arrivé, et le petit garçon paraît déçu que ni lui ni moi n’ayons une pièce de deux francs dans les poches pour s’offrir une petite partie. C’est là que je me souviens d’un vieux stratagème, il suffit de passer sa main en dessous de la tirette et de décrocher l’élastique pour avoir les parties à l’œil. J’ai de la chance ce baby-foot est exactement le même que celui sur lequel je passais beaucoup de temps les après-midi de mon enfance pour tuer le temps. Le petit garçon est aux anges et se débrouille vraiment bien, il me faut me replonger dans tous mes petits trucs pour pouvoir le battre de trois points.

Les gens du bar ne nous dévisagent même pas, trop concentrés à refaire le monde ils en oublient qu’il y en a un autour d’eux.

Le petit garçon m'invite à passer chez lui, il me dit que je dois avoir faim, et c'est vrai que je n'ai rien avalé de la journée. Il va me présenter à sa mère, son père est parti pour un très long voyage et même s'il envoie régulièrement de ses nouvelles son périple ne semble pas vouloir prendre fin de sitôt. Nous quittons le bar.

Il me guide à travers les ruelles, je le suis comme envoûté, je me laisse porter une nouvelle fois, je ne comprends pas pourquoi jamais je n'ai l'impression d'exercer le moindre contrôle sur les évènements de ma vie.

Nous arrivons face à une petite bâtisse cernée de hautes herbes, il faut entrouvrir le portail pour accéder à un minuscule chemin qui mène à la porte d'entrée, une porte vermoulue, lourde que mon jeune hôte malgré toute la force qu'il peut y mettre a du mal à pousser.

L'intérieur est sombre comme privé de lumière ou plutôt comme vivant sur une lumière capturée il y a trop longtemps et qui n'a laissé qu'une vision partielle des objets peuplant ce qui doit être le salon, salle  à manger, salle de vie.

Je mets du temps à m'habituer à la pénombre ambiante, tandis que mon jeune ami lui semble parfaitement se mouvoir dans cette quasi obscurité.

Je me demande comment on peut vivre dans cette maison privée de lumière. Sa mère se tient en face de moi et c'est la lumière qui se dégage d'elle qui me frappe. Ses yeux sont blancs, éclatants, ils semblent irradier la pièce comme si pour se venger de ne plus voir ils avaient décidé de briller et d'être lumière à eux seuls.

Elle me sourit, elle me dit qu'elle sourit toujours aux inconnus que son fils lui ramène, ce sont généralement des gens perdus. C'est la deuxième fois que l'on me dit que je suis perdu, je ne comprends pas. Ce matin tout avait l'air si, si structuré.  Je me suis levé comme chaque matin, comment me suis-je retrouvé ici? Elle m'accueille chaleureusement. Me dit de ne pas avoir peur de ses grands yeux blancs, c'est qu'elle souffre de cécité depuis le départ de son mari, appelé loin d'ici et qui ne semble plus pouvoir revenir. Elle me dit qu'elle ne perd pas espoir et que personne ne doit perdre espoir, le malheur qui l'a arraché à sa famille sera un jour le bonheur de le retrouver et qui sait peut-être verra-t-elle à nouveau.

Je mange tout ce qu'elle me tend, comme un affamé, comme quelqu'un qui se montrer digne de son hôte aussi. Elle me donne envie de pleurer à chaudes larmes et elle le sent très bien. Son fils est reparti gambader, sillonner les ruelles à la rencontre de nouveaux amis de passage. Elle me dit de ne   pas pleurer, que sa vie n'est pas misérable, qu'elle a son fils aimant et un mari qui un jour reviendra lui aussi et ensemble ils reformeront la famille qu'ils ont toujours été.

J'ai envie de l'embrasser à présent envie de lui dire qu'elle a raison en tout et que face à tout ce qui nous arrive l'espoir nous donnera toujours un peu la force d'avancer. Mais je sais que je lui mentirai, je sais que l'espoir ne repose que sur du vide, je sais qu'espérer c'est fuir en s'en remettant à demain. Je sais que son mari ne reviendra jamais j'ai trop souvent entendu cette histoire, et que cette belle femme se changera en veuve éplorée mais qu'elle cachera la vérité à son fils au moins jusqu'à ce que celui-ci s'en aille.

Je sais tout ça car c'est un peu mon histoire, loin de me dessiner un futur cette femme me ramène à mon passé. J'aimerais lui dire tout ça et détruire tous ses espoirs. Mais pourquoi le ferais-je? Pourquoi trouverais-je un malin plaisir à tuer ce qui reste en elle de naïve confiance en l'avenir, de candide et de touchant, de délicat et de voluptueux, le monde du rêve est parfois un refuge dont il ne faut pas tirer les gens. Je ne peux pas détruire tout ça, tabula rasa et puis quoi? Pas de doute, qu'elle soit sûre de son avenir devrait plutôt provoquer l'admiration, j'ai toujours respecté les gens qui avaient la foi, une confiance indicible, même si je n'ai jamais réussi la moindre esquisse de cet abandon de soi, de ce vertige, penché au-dessus du vide de nos existences.

Il ne me reste qu’à prendre congé. Alors que je me lève prêt à la remercier, elle m’attrape par le bras. Elle me dit qu’elle sait que son espoir est vain, que je ne pense pas comme elle et que son mari ne reviendra pas. Elle me remercie de ne pas la juger et d’être un homme digne. Jamais on ne m’avait complimenté de la sorte. Elle sait que son mari ne reviendra pas mais il faut bien se raccrocher à quelque chose. Elle a préféré s’enfermer dans l’espoir de son retour plutôt que de renoncer à lui. C’était l’homme de sa vie et toujours, toujours elle l’aimera, elle ne peut l’abandonner, physiquement, il n’est plus, mais toujours, toujours il sera là pour elle et son fils lorsqu’elle racontera le jour de son retour, lorsqu’elle rêvera à sa famille de nouveau réunie, heureuse et confiante en l’avenir.

C’est l’amour qui nous séparera ? C’est ce qui trotte dans ma tête depuis ce matin. Qu’est ce qui me pousse encore à avancer, je devrais être épuisé, j’ai traversé la moitié de la ville je vais arriver aux abords et me faire égorger sans autre forme de procès. Qu’est ce qui me tient encore ? Pourquoi suis-je encore debout ?

Je me demande soudain à voix haute si j’ai envie de mourir. Mes jambes accélèrent. Je cours. Les réponses fusent. Je cherche à cerner le moi qui fait battre mon cœur et celui qui me pousse à courir vers une destination que je connais trop bien. Je suis au bord de l'essoufflement total celui qui dans “Marche ou crève” me donnerait l'ultime avertissement synonyme de balle dans le crâne, la mort instantanée, propre et sans douleur ressentie. Pourquoi avons-nous tant de mal à décrire nos sentiments, pourquoi tant de haine sur la première personne, celle qui ose dire “je” en ne pensant pas à définir “sa” vérité mais une vérité reconnaissable par tous car peut-être partiellement vécue, peut-être imaginable, peut-être compréhensible, peut-être rêvée.

La vie ne peut être que le résultat de ma vie, de celle que l’on me donnera et que je m’approprierai tant bien que mal. Je ne veux pas avoir à m’en excuser, je ne veux pas en être redevable. Je vis parce que je l’ai choisi. Je préfère la vie entière à la vision fallacieuse d’une éternité promise en échange de services rendus, je préfère la vie entière qui n’exclut pas la mort. Je ne veux pas être l’égoïste qui au nom de mémoires collectives se permet d’espérer un salut de l’humanité. Je ne veux plus foncer tête baissée, le corps plié par des modèles qui me disent que l’humain ensemble et sous les mêmes lois est un être. Je suis parce que je me donne une réalité sincère et c’est celle de vivre plutôt que la course à l’oubli de l’issue fatale, je suis parce que je suis capable de courir et de sentir mes poumons me brûler, parce que je fredonne des chansons, parce que je suis encore amoureux de la fille qui était en primaire avec moi, parce que je sais comment avoir des parties de baby-foot gratuite, parce je sais qui est Diogène, parce que je me pose des questions sans réponses,  parce que je hais ma vie, parce j’aime respirer, parce que je refuse un avenir promis, parce que je tombe dans les escaliers et que je renverse du café le matin, parce que je prends le bus alors que je pourrais m’offrir une voiture, parce le mari de l’aveugle ne reviendra jamais et que son fils en mourra peut-être…

Je suis en bas de cet immeuble et j’en connais le code, je n’ai pas besoin de sonner. Je me précipite et monte les marches quatre à quatre je crois dans mon inconscience sans doute liée à l’afflux de sang au cerveau après cette course effrénée, je crois que je tombe plusieurs fois.

J’arrive à la porte, je ne frappe pas, je pressens. Je défonce la porte vigoureusement, avec toute la force que je n’ai jamais su employer. Je me précipite à travers le long couloir, mais déjà dans le salon je vois deux pieds qui dépassent dans l’embrasure de la porte. Une boîte de calmants, vide, le capuchon à quelques centimètres, cette boîte a été ouverte et avalée d’un coup, puis laissée tomber.

C’est le corps de ma mère qui gît là dans le salon de son appartement trop grand pour elle toute seule. Aujourd’hui maman est morte.

Je me réveille en sueur. Ma vision s’habitue doucement à ce qui m’entoure, je suis dans mon lit, c’était un cauchemar, je pense, c’était un cauchemar je répète à voix haute. Je me retourne vers la table de nuit, une bouteille de whisky y est couchée, elle a dû tomber mais elle semble reposer là avec quiétude, à côté un rectangle, un télégramme, qui m’annonce la mort de Mme … Hier Maman est morte.



Par tontoncharlie
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