Partager l'article ! insipide 2: Je suis étonné. Tout s’est passé si rapidement. Je suis en train de suivre le convoi mortuaire, on dit peut-être funéraire, pe ...
Je suis étonné. Tout s’est passé si rapidement. Je suis en train de suivre le convoi mortuaire, on dit peut-être funéraire, peu m’importe, je suis seul au volant de ma voiture, mais un nombre de voitures grandissant me suit, à mesure que je braque et contre braque pour suivre le rythme du corbillard, sans aucun doute habitué à ce chemin, une file interminable de voitures se dessine dans mon rétroviseur. Et pourtant je suis bien réveillé.
Je suis en tête du convoi, si on compte le corbillard non, mais je suis le premier à pleurer, à avoir les yeux embués à mesure que mes mains agrippent le volant pour tourner dans cette succession de rues dont je ne connaitrai jamais le nom. Mes doigts passent inlassablement sous mes paupières pour sécher ce qui pourrait couler sur mes joues, mes doigts passent inlassablement, un coup à droite, un coup à gauche, comme les essuie-glaces balayent la pluie de cette journée.
Il n’y a pas de voiture balai dans ce convoi, sauf celle devant mon pare brise, ma mère a abandonné. Elle a préféré partir. Les abandons ne ferment pas la marche mais sont devant nous.
Tout s’est passé si rapidement. Encore hagard, encore saoul de ma nuit seul en tête à tête avec moi-même j’ai dû prendre en main non pas ma vie mais la mort de la défunte. Unique parent de l’unique morte c’est à moi qu’incombait la tâche de lui offrir le logement décent de l’éternité qu’elle s’était voulu. Une boîte entière de prozac mélangée à un doigt de gin et agrémentée d’une pincée d’arsenic. Arsenic qui reste pour moi un mystère, comment à-t-elle réussit à se le procurer ? Sans doute l’ultime pied de nez de cette femme.
Un dangereux cocktail qui ne sera pas retenu pour ses vertus. Je retiendrai juste ma mère en train d’ingérer cette concoction. Elle qui n’a jamais su cuisiner elle a su au moins se donner la mort avec panache.
Tout est allé si rapidement. A peine levé mon téléphone ne finissait plus de sonner. Il y’avait les appels de sincères désolations, les appels de regrets de n’avoir pu être là, les appels de sollicitude, les appels de police pour tenir au courant des faits, non ce n’est pas un assassinat. Et pourtant. Elle a attenté à ses propres jours, cela mérite une enquête non ? C’est peut-être ce qui me chagrine le plus, de ne pas être jugé coupable de non assistance à personne en danger, juste pour avoir le loisir de m’en défendre.
Maman n’était pas une fervente, vous attendez que je cite une religion ensuite, maman n’était pas une fervente tout court. Je ne lui ai pas connu une religion en particulier que celle du pays où nous vivons, pardon j’ai encore du mal, que dans celui où elle vivait. Alors croyant bien faire j’ai organisé une veillée funèbre, ne me dîtes pas que l’on dit funéraire, je suis perdu.
J’écoute du Portishead et le téléphone n’en finit de plus de sonner. Je me suis mis au fond de mon lit et je finis le reste du whisky renversé sur ma table basse la nuit précédente. Portishead n’est définitivement pas un groupe à écouter lors d’un décès, au mieux vous aurez l’impression de pouvoir exprimer la tristesse autrement que par les pleurs en effectuant une espèce de transfert sur la voix de Beth Gibbons, au pire vous ressasserez sans cesse les mêmes idées noires que la musique accentuera, appesantira et aggravera. Loin de moi l’idée d’écouter se groupe que j’estime, mais l’écouter lors d’un évènement triste c’est masochiste à tendance suicidaire.
On sait forcément que les gens plus âgés vont mourir avant nous et néanmoins on ne peut s’y résoudre, sans doute parce que cela remet en doute notre propre invincibilité, celle que nous avons forgée à mesure que nous grandissions comme pour mieux parer à la mort de nos proches.
Puis le défilé s’organise, celui des gens dans l’appartement de ma mère. Les uns attristé, les autres curieux, je ne juge personne, n’ayant pas assez de forces moi-même pour me raser.
C’est véritablement débraillé que j’ai assisté à la cérémonie consistant à réduire en cendres le corps froid de ma mère. Un costume qui se voulait noir, acheté des années auparavant quand je pensais encore pouvoir conquérir le monde avec ma belle gueule et cet habit flambant neuf, les usages et les lavages répétés ont eu raison de sa noirceur, comme si le temps pouvait déteindre nos idées, le costume que j’arborais n’avait de noir que mes souvenirs. Une chemise blanche, une cravate sombre, je n’ose plus dire noire, complétaient l’ensemble, je ne suis plus le fringant jeune homme de mon mariage raté, je suis l’homme qui enterre sa mère. Pas rasé, pas frais non plus, terrassé par le chagrin que l’on veut bien me prêter.
Après l’homélie, ce fut mon tour de me lever pour prononcer quelques mots. Hélas, je n’avais pas répété, je n’avais pas préparé non plus, alors même si je m’étais toujours juré de ne pas sombrer dans les clichés et bien c’est ce que j’ai fait. J’ai appelé les lieux communs sur la célébration d’une vie qui se voulait peut-être banale aux yeux du monde mais qui pour moi resterait un destin extraordinaire, celui de femme, mais surtout celui de mère avant tout.
Pitoyable, c’est ce que vous pensez, vous n’avez pas tort et pourtant j’ai fait de mon mieux. J’ai aimé cette femme par instants plus ou moins espacés.
J’étais dans mon lit abruti par les gorgées de whisky de mon réveil, j’étais dans mon lit et les souvenirs affluaient. Comment peut-on ne pas aimer sa propre mère ? Je me suis remémoré tout, toute ma vie en sa compagnie, les joies comme les peines. Je me suis remémoré son attitude à chaque stade de ma vie. Je me suis demandé pourquoi elle avait un poids si important, une influence si grande sur la menée de mon existence.
Je n’ai pas trouvé la réponse, vous attendiez sans doute que je me lance dans une vaste introspection récapitulant les moments où cette femme castratrice, cette femme stricte et binaire a pu me décevoir, me décevoir de moi-même. Car au-delà des conneries freudiennes sur le phénomène de répulsion pulsion du conscient et subconscient mélangé, cette femme a su tout à la fois me rabaisser comme me glorifier. A mesure que le whisky descend au fond de ma gorge, c’est le goût amer de mes déceptions qui remonte. Les fois où je revenais heureux de l’école avec un bulletin parfait par endroits. Mais qui pour ma mère demeurait hautement imparfait sur tout le reste…
Un seul être vous manque et tout est dépeuplé. Merci, merci pour cette citation et encore merci pour ma situation. Déjà que je me sentais seul…
Les espaces où j’ai aimé ma mère se sont distordus dans le temps. Je suis lentement passé du stade de la petite enfance où le personnage de mère est radieux et où les yeux de l’enfant la voie comme le stade ultime du bonheur à une indifférence totale. Il doit sans doute y avoir un répertoire commun pour tous les enfants de cette planète. Ce répertoire est dans l’amour pur et sain, l’amour encore vierge de sous-entendus et de corruptions futures que l’on porte au personnage maternel. Nous avons ce sentiment en commun. Il doit y avoir ce répertoire commun, cette inscription génétique qui pousse l’enfant à voir inconsciemment la mère comme la matrice, l’océan de plénitude.
Et ensuite ce n’est qu’une lente dérive, plus ou moins marquée selon les enfants et selon la mère. Il y a un vaste panel de choix entre la violente mutinerie, le choix définitif de prendre les commandes du navire et la simple indolence qui laisse les vents et marées pousser le frêle esquif vers des rivages qui se veulent bienheureux. La rébellion vient plus ou moins lentement selon la personnalité de la mère également, selon la force du vent et des tempêtes, selon les vivres fournis, les îles accostées.
Au final je n’ai jamais détesté ma mère, j’ai simplement sombré dans l’indifférence. J’ai quitté le pont je me suis jeté à la nage et aujourd’hui je flotte tant bien que mal, sentant à tout moment que je peux toucher le fond.
J’ai un job que j’abhorre et qui me le rend bien vu le maigre pécule qu’il me déverse chaque mois, une vie sociale inexistante, je n’ose même pas évoquer une hypothétique vie amoureuse, un appartement miteux dont les charges sont exorbitantes, peut-être qu’elles seraient moindres si le propriétaire connaissait le sens des mots isolation et plomberie, en définitive je ne fais pas d’envieux et même moi parfois me dégoûte. Vous pensez sans doute que je suis un pleurnichard un peu aigri sur les bords ? Vous n’avez pas tort, je n’ai pas le droit de me plaindre de cette façon car en cherchant un peu, rien qu’un peu il y aura toujours pire. Mais bon vu que je suis celui qui me connaît le mieux autant en parler.
Peut-être que ce dégoût de moi-même je le tiens en partie de ma mère. A force de placer la barre haut il arrive un moment où on n’a plus envie de passer par-dessus mais plutôt de passer à travers la fenêtre. J’ai été entraîné à la réussite alors forcément vient un moment où on ne passe plus, soit par ennui et lassitude ou bien par surchauffe. C’est l’explosion, elle n’est pas synonyme de délivrance. Elle est synonyme de défaite et d’abandon. Ce n’est pas pour rien que je suis le suivant derrière la voiture balai.
Je vais vous donner un exemple car toute bonne démonstration a besoin d’un exemple concret. Il y a quelques jours je me suis retrouvé à la caisse d’une supérette quelconque. Achetant un maigre repas, de la barquette individuelle, du pain et une bouteille de rouge, j’étais dans une optique simple, m’avachir sur le premier canapé venu, le mien, déboucher la bouteille, la mienne, et engloutir le nutritif imposé, le leur, et regarder le film diffusé, le leur encore.
Soudain, j’ai senti un flottement, ça paraît difficile n’est ce pas ? Si je vous parle de rupture spatio-temporelle vous pensez que je suis vraiment atteint n’est ce pas ? Toujours est-il que me retournant j’ai vu une superbe femme abandonner la file où elle se trouvait pour venir se placer juste derrière moi. Jusqu’ici rien de bien palpitant.
Sauf qu’il faut considérer la caisse dont elle se retire. Vous connaissez sans doute la loi de Poisson en probabilité qui sert pour la grande distribution à déterminer le nombre de caissiers nécessaires à l’affluence donnée. Et bien elle, elle ensemble l’ignorer, alors que les caddies des gens devant nous sont semblables, leurs articles ne présentant pas d’anomalies visibles de codes barres mal placés et nécessitants l’intervention téléphonique ou physique du chef de caisses, ce qui cause un retard désespérément long lorsque l’on se trouve derrière, elle décide de venir se placer derrière moi.
Je prends la mesure des évènements. Intérieurement, je bafouille et ne sait plus quoi faire. Alors qu’il me suffirait de regarder droit devant moi le mur et d’attendre un « bonsoir » de la caissière. Je ne peux faire abstraction de sa venue et surtout de la façon dont elle se meut, semblant chaque fois m’effleurer pour le plaisir. Je ne sais pas quoi faire si je recule, pardon si j’avance dans le sens de la file, trop je risque de me cogner au consommateur suivant. Si je reste, elle finira par entrer en contact avec moi. C’est ce que je veux.
Mais je ne peux m’y résoudre, sachant le ridicule dont je me couvrirai à la moindre tentative d’entrouvrir mes lèvres pour entamer une discussion que je juge superflue.
Merde, je crois au coup de foudre et à l’instantanéité, celle qui fait qu’une femme comme elle sait tout de suite ce que je pense, sait que venir se placer derrière moi dans cette file d’attente me désarçonne et me pousse à suivre une série de poses, rictus et gestuels totalement absurdes, tant je me sens observer, épier, guetter. Je ne veux pas penser au hasard dans cette situation et prie même le destin que le consommateur devant emballe vite ses courses et se casse.
Encore une fois, je me fais mon film, je suis l’acteur-réalisateur d’une comédie cette fois-ci et je tiens le premier rôle, celui de l’abruti de service risible par son attitude. C’en est à la limite désespérant.
Je me fais mon film mais je reste prisonnier de la critique, prisonnier du spectateur à qui je veux bien le montrer, la pellicule c’est moi, les évènements externes venant imprimer son déroulement, le film c’est la somme des saynètes accumulées jusqu’ici, une somme de moments tous plus ridicules les uns que les autres, ces moments où je me sens englobé, pris dans le globe oculaire de l’autre.
Ce n’est pas forcément du dégoût de moi-même, parfois c’est simplement le résultat des attentes. Je me trouvais dernièrement au restaurant pour un repas entre collègues, tous plus haïssables les uns que les autres dans leurs plans de carrière dont même pas la moitié n’a l’idée qu’il ne se réalisera pas, j’ai bien pris garde au positionnement des couverts lorsque mon déjeuner a pris fin. Quitte à m’empiffrer de petits gâteaux par la suite, j’ai veillé à laisser un petit amas de nourriture dans un coin de l’assiette, je ne comprends pas le sens de ces gestes mais mécaniquement je m’applique à les respecter au pied de la lettre. Je me veux parfait dans l’attitude que j’offre à l’autre. Se plier aux règles partagées de tous me semble le meilleur moyen, le socle sur lequel on peut construire le miroir que je veux être. L’homme qui réfléchissait, à quoi ? A rien si ce n’est à ce que vous pensiez que je devrais être.
Toujours cette envie de ne pas déplaire, de ne pas déparer. Voilà pourquoi j’entasse les chiffres dans des colonnes aujourd’hui, voilà pourquoi je vis seul car je ne vois pas qui supporterait une enveloppe vierge comme compagnon. Inconnu à cette adresse, enveloppe retournée au destinateur, le destinataire semble s’être évaporé.
Cette crainte que j’ai de l’autre c’est ma mère qui me l’a inculqué. Ce qu’elle plaçait en valeur ultime était l’obéissance aux principes en vigueur, elle me répétait à loisir que si un jour je parvenais à m’immiscer en haute société j’aurais au moins les manières. J’ai bien vite compris que la tête de la défunte la haute société renvoyait plus à l’image que s’en faisait Emma Bovary que celle que j’ai côtoyée lors de mon cursus.
Elle m’a tout appris sauf peut-être les enterrements. Elle m’a tout appris mais ce n’était que le superficiel ce qu’on en voit du dehors. Alors pour compléter cette éducation comportementale, je me suis servi des livres qui me tombaient sous la main, des films que je sortais voir au cinéma. Ainsi mon éducation s’est enrichie d’une flopée de détails dont je souhaitais que les circonstances se répètent afin que je puisse les exécuter, car enfin tuer le père de sa bien-aimée pour laver l’honneur de son père, ça a de la gueule non ?
De là est né une espèce de romantisme primaire qui me pousse à toujours vouloir magnifier la réalité, à l’arracher de la boue qui quotidiennement la recouvre. Chaque interaction avec l’autre est pour moi le départ d’une nouvelle aventure, j’aimerais être Don Quichotte comme Don Juan, avoir la nausée ou encore grandir à Newark. Je suis une collection un mimétisme de fragments pêchés ça ou là. Au vu et au su de tous, je ne joue pas contre les autres, je joue avec eux, je ne veux pas qu’il sache.
Face à la brusquerie d’une réalité rigoureusement compartimentée, classe sociale et voyages SNCF, procédure administrative et Nadine de Rotschild, la littérature et le cinéma m’ont ouvert un espace de liberté inconsidéré, eux-seuls, et surtout les réalisateurs et auteurs derrière, m’ont dit que la vie pouvait être belle au-delà de l’apparence qu’elle présentait. Enfant, aucun adulte ne m’a donné cet espoir, même pas ma mère.
Elle m’a enseigné le combat. Pas celui où l’on reçoit pour mieux donner, où même dans les cordes on ne renonce pas, celui de s’extirper de sa condition pour gravir les échelons. J’y ai longtemps cru, me disant que là haut chez les plus riches l’air devait être meilleur. Malheureusement mes efforts se sont trouvés annihilés lorsque j’ai acquis la certitude qu’atteindre un sommet n’est pas signe de repos dans cette logique, il y aura toujours plus haut, plus riche. Alors j’ai préféré me ranger et laisser les autres me doubler, courir pour amasser toujours plus en sicav, cave à vins, à cigares, une véritable débauche de biens dont ils ne profitent même pas trop occupés à lorgner sur la position du voisin qui semble obtenir plus…
J’ai un grand vide en moi, je le porte, l’image est mal choisie car il me pèse plus chaque jour, j’ai le vide de n’être rien. Je dresse fièrement contre ce que je considère être la médiocrité du monde marchand les parois d’une fragile culture. Ce n’est pas par défi et encore moins par orgueil, c’est à la fois protecteur et réconfortant. Mais cette culture que je garde au fond de moi comme un trésor, cette soif de lecture, de visionnage ou encore d’écoute qui me permet de m’échapper au quotidien sordide, elle se révèle à double tranchant. Si d’un côté elle me permet de trouver des ailes là où quand je regarde autour de moi tout n’est que macadam fondu vous engluant les pieds, empêchant tout mouvement, là où la logique extérieure m’indiffère au plus haut point, elle me ramène à cette gangue lorsqu’il devient manifeste que mon quotidien n’est en rien celui que je peux voir projeté avec délice, dont je peux parcourir les lignes avec exaltation ou encore écouter sentencieusement les yeux brouillés de larmes, l’écart que je tente de mettre entre le monde me revient en pleine figure.
J’ai l’impression de ne rien vivre, rien sentir, de ne pas me poser les bonnes questions, de ne pas chercher les bonnes réponses non plus. La culture me fait sentir l’inachèvement de ma personne et c’ests une blessure secrète que je ne tente même pas de guérir car elle est une plaie béante que nul cataplasme ne saurait couvrir.
Ma sœur vient vers moi alors que le brouhaha s’installe dans la salle à manger de ma mère, dans cet appartement familier, celui qu’elle a pris, ou plutôt que nous lui avons forcé à prendre à la mort de notre père. Ma sœur s’avance vers moi et me dit que j’aurais pu faire un effort. C’est vrai que j’aurais pu faire un effort, moi qui me veut si parfait, mais que voulez-vous j’enterre ma mère aujourd’hui alors ce matin en émergeant j’avais autre chose en tête que ma présentation soignée, celle que j’arbore fièrement, mais avec toujours une sobriété de mise, je ne sombre pas dans le snobisme, le simple ne peut être l’ennemi du beau, bien au contraire le beau est parfois la simplicité qui permet la communion de l’être et de l’esprit, la communion des hommes fraternellement rassemblé devant un tableau représentant un tournesol par exemple, mais je m’égare, cette présentation soignée je ne l’ai donc manifestement pas et cela semble poser problème à ma sœur.
Maintenant je ne sais si cela lui pose problème par rapport aux « invités », on invite des gens pour les moments heureux, et les convie pour les malheureux ? Si cela lui pose problème par rapport à elle ou bien encore par rapport à moi.
Comprenons nous ma sœur a reçu la même éducation que moi à deux ans d’intervalles, elle étant la plus jeune, deux ans d’intervalles c’est énorme, elle a pu bénéficier des corrections que m’avait infligé ma mère parce que j’avais désobéi, mais qui pour elles ont été des corrections dans l’approche éducative. Alors je crois que cela a mieux réussi pour elle, elle n’a réellement conscience de la femme qu’elle est devenue puisqu’elle ne vit qu’en fonction des principes inculqués dans son enfance, alors cela lui donne une image romanesque car parfois elle n’est plus du tout en prise avec la réalité et ce je ne sais quoi de dépassé lui donne un charme fou. Mais bien souvent j’ai l’impression qu’elle est devenue une écorce lisse sur laquelle rien ne vient achopper, cette écorce se contentant d’être pliante ou dure selon que la situation l’exige mais jamais, jamais ne laisse entrevoir son cœur pour la bonne raison qu’il n’y en a pas. Toutes les pulsions se sont éteintes pour ma sœur, mariage bien sous tous rapports, concession au cimetière achetée froidement lorsqu’il sera temps, repas bios pour garder la ligne à base de crudités sans sauce et de fruits sans sucre, une vie de moine insérée dans un monde qui ne peut s’y résoudre. Ma sœur a bénéficiée de la même éducation mais il faut bien croire que j’étais le brouillon.
Alors je peux sans doute me dire que c’est par rapport aux invités, mais je préfère me dire que c’est pour moi qu’elle me dit ça, pour me signifier que je ne suis pas digne de l’apprentissage reçu que je ne suis pas le porteur du message universel de la perfection et que si je ne m’applique pas à la rendre, je dois au moins essayé partout et en toutes circonstances. Je ne sens pas l’eau de Cologne mais sans doute le whisky de la veille, mes yeux sont rougis et fatigués là où ils devraient être secs, la tristesse ne se manifestant pas à chaudes larmes en société. Pour ma sœur, l’attitude que j’adopte est le plus piètre des derniers hommages qui puissent être rendus à la défunte qui toute sa vie durant a œuvré pour que je ne sois justement pas cette caricature de la débauche et la déchéance.
Ma sœur n’est qu’une enveloppe sur un être tourné vers lui-même, elle a bu comme une éponge tout ce qu’a pu lui inculquer ma mère, bu jusqu’à ne plus pouvoir contenir la moindre goutte supplémentaire, bu comme une potomane affolée, et puis enfin s’est contentée de tout garder, rien ne doit plus jamais transpirer, ressortir, rien ne doit également plus entrer, ce serait pure perte car le moindre intrus se trouverait noyé dans ce flot ininterrompu qui tourbillonne sans cesse à l’intérieur de ma sœur, sa protection à elle, elle la porte en permanence, sûre de ce qu’elle contient, l’extérieur est un adversaire qui tente de la corrompre et s’il peut atteindre l’enveloppe il n’entamera jamais la moindre parcelle interne. Ma sœur est monolithique car plus rien ne peut se retrancher ou s’ajouter pour constituer sa personne, elle serait une véritable preuve vivante pour les créationnistes, car elle aurait pu être créée ainsi, pas besoin d’évolution, une côte un petit souffle divin, remplacé ici par l’éducation rigoureuse de ma mère, et nous voilà devant Eve.
Je ne cache pas que j’attends le jour où la délicieuse Marie décrochera la pomme de discorde et que son beau jardin interne se transformera en une immense désolation, un Armageddon in corpus, une implosion instantanée. J’attends ce jour mais je ne lui souhaite pas. J’aime ma sœur même si tant de choses nous oppose, elle a et aura toujours une place dans mon cœur.
Alors je peux sans doute me dire que c’est par rapport aux invités, mais je préfère me dire que c’est pour moi qu’elle me dit ça, pour me signifier que je ne suis pas digne de l’apprentissage reçu que je ne suis pas le porteur du message universel de la perfection et que si je ne m’applique pas à la rendre, je dois au moins essayé partout et en toutes circonstances. Je ne sens pas l’eau de Cologne mais sans doute le whisky de la veille, mes yeux sont rougis et fatigués là où ils devraient être secs, la tristesse ne se manifestant pas à chaudes larmes en société. Pour ma sœur, l’attitude que j’adopte est le plus piètre des derniers hommages qui puissent être rendus à la défunte qui toute sa vie durant a œuvré pour que je ne sois justement pas cette caricature de la débauche et la déchéance.
Mon père dans tout ça ? L’inconnu a eu la chance, le temps, la présence d’esprit, la lâcheté aussi, de faire ses valises un matin et de franchir la porte de notre maison sans même se retourner, sans même un geste d’affection pour nos petites bouilles d’enfants qui avec nos grands yeux, les enfants ont toujours de grands yeux, ils n’ont pas encore la lassitude du monde qui les entoure et leurs yeux scrutent ce qui les entoure avec une curiosité avide, mon père s’en est allé un matin sans nous dire au revoir.
Je ne l’ai jamais revu, je ne me souviens pas de mon père, il a fuit peu après mes six ans, ma sœur en avait trois. Pourquoi n’ai-je jamais chercher à prendre contact avec lui, parce que je ne le veux pas. Je ne suis pas celui qui est parti. Si un jour pris de remords, au crépuscule de sa vie il tente d’entrer en relation avec moi je n’y opposerai aucun refus, c’est son droit, comme le droit qu’il avait de partir.
Dans nos sociétés il semble acquis que les parents biologiques doivent élever leurs progénitures, bien entendu l’Etat met à disposition quelques relais comme l’école, mais en définitive, le logis et le couvert sont sous la responsabilité de ce que l’on nomme légalement les tuteurs.
Or c’est un oubli de notre passé de sauvages nomades, où la meute entière s’occupait indifféremment de la marmaille. Certes, la néoténie est plus élevée aujourd’hui et l’on ne peut concevoir une émancipation à l’âge de sept ans, âge de raison peut-être, mais âge où l’enfant n’est pas souvent apte à s’habiller lui-même. Tout cela doit avoir un vague rapport avec une complexification des termes et conditions de nos existences…
Aussi juge-t-on inacceptable qu’un parent biologique abandonne ses propres enfants. Cela ne me choque pas, mon père devait avoir ses raisons pour partir. Une maîtresse, des soucis d’argent, plus envie de supporter ma mère…
Ce père absent a été un fardeau, il a toujours représenté à la maison la méchanceté, la bassesse, l’ignominie, l’être le plus mauvais et inhumain qui a aucun prétexte ne devait me servir de modèle et bien au contraire de répulsif. Ce fut un élément prenant de mon éducation et de celle de ma sœur. Ce père absent physiquement revenait fréquemment comme une menace, un exemple à ne pas suivre dans les propos.
D’aucuns pourraient croire que dans cette ambiance féminine rien ne m’a donné la virilité dont tout homme a besoin. J’ai été il est vrai très tôt privé de repères masculins. De là à faire de moi une personne efféminée… Je vous entends rire sous capes messieurs, et bien, non je ne suis pas ce que vulgairement on peut appeler une femmelette. C’est tout le contraire qui s’est passé, face à cette prédominance féminine, je me suis endurci et j’ai dû lutter plus pour m’imposer. Comprenez moi, les enfants sont réputés pour être cruels entre eux, et entrer dans l’adolescence avec deux femmes à la maison, ce sont des sarcasmes quotidiens que vous subissez, pour les faire taire, il ne suffit pas de montrer par votre répartie que vous n’êtes pas ce que l’on vous prête, il faut parfois sortir les mains de ses poches pour les refermer et donner du coup de poing à tout va. Bagarreur par devoir, c’est mon honneur que j’ai lavé à la force de mes mains, j’ai aussi défendu celui de ma mère et ma sœur à de nombreuses reprises.
Alors loin d’être devenu un garçon timoré, je suis devenu fort mentalement et physiquement, n’ayant plus rien à redouter sur ce plan je me suis construit moi-même. J’ai dû d’abord avoir la carapace nécessaire à ma tranquillité avant de pouvoir me consacrer à moi-même. De longues heures en salle de musculation, la pratique assidue du karaté m’ont donné le physique afin de résister aux attaques extérieures. Ensuite je me suis enfermé sur moi-même, j’ai usé mes pantalons sur les chaises de la bibliothèque à compulser tout ce qui me tombait sous a main…
Chaque semaine je rejoins quelques amis dans un bar. Toujours le même bar et toujours les mêmes amis, personne ne songerait à changer le lieu de rendez vous ni à amener une nouvelle personne. C’est une sorte de religion pour son rituel mais sans aucun prosélytisme.
Il n’y a là que des amis de longue date, de ceux qui vous ont vu grandir et vous affirmer, mais qui ne peuvent le dire car eux-mêmes étaient tout autant occupés à se développer. Ce sont des êtres chers à mes yeux, et même si parfois je me permets certaines critiques à leurs égards, ce ne sont au final que des preuves d’amour, je n’entends par là que veiller sur eux me donnant bien illégitimement le rôle d’un père.
La seule présence féminine dans cette nuée de testostérone mal renfermée, ces apprentissages longs de la drague, de la femme, ces racontars de conquêtes, ces mythologies d’amours de vacances, c’est Nina, une fille sensass comme on devait dire il y a encore vingt ans. Pierre, Henri et Mathieu, je ne prends que des noms communs, sont mes amis, mes modèles, mes reproches, mes envies, mes souvenirs aussi, Nina est tout ce que j’ai eu de plus secret dans mon adolescence, elle venait souvent me voir dans ma chambre, ensemble nous écoutions beaucoup de musique, lisions les mêmes livres et les épluchions, plus qu’une amie, elle est mon double au féminin.
Comme tous les jeudis nous nous retrouvons dans un petit bar du 11ème. Même consommation et mêmes préoccupations, un demi suffit à refaire un monde complet. Si vous me demandez un synopsis, un résumé, les minutes comme on aime à dire aujourd’hui de ces réunions informelles, je serais incapable de vous en donner la contenance, il faut des vieilles blagues éculées, des commentaires sur l’actualité sportive comme internationale, politique ou encore culturelle, des blagues et encore des blagues. Chaque jeudi soir est un éternel recommencement un accès à l’immortalité de ces rencontres. Jamais, au grand jamais ne nous viendrait à l’esprit d’évoquer le reste de notre semaine, les petites fioritures du quotidien. Les tracasseries de nos emplois respectifs. Cela n’a pas lieu d’être dans notre club de bonne humeur. Jusqu’à ce que l’un d’entre nous ne se décide à mourir.
Nina est le plus souvent silencieuse, ne se contentant que d’émettre une remarque cinglante parfois, aimante d’autres fois, elle est un peu juge et partie, prêtresse bien malgré elle de nos messes noires.
La mort de ma mère n’est pas venue sur le tapis et je leur en suis gré. Elle n’a rien à faire là, nous agissons comme une génération spontanée qui ne se revendique d’aucun passé, mieux, pis, encore, la génération suivante nous n’en avons que faire, car nous sommes invincibles, du moins c’est ce que nous croyons sans l’avouer vraiment.
La soirée s’achève sur quelques grands rires, comme chaque jeudi. Le jeudi doit être une référence volontaire ou non à nos passés d’étudiants, je me suis toujours demandé pourquoi le jeudi était un sacro-saint étudiant, une communion de la soirée. Sans doute un héritage du passé, le vendredi les internes rentraient chez eux, le jeudi étaient un jour de sortie bourgeoise et les jeunes avaient la maison pour eux. Il doit pourtant bien y avoir une explication logique. Les amis partent un par un, je me sens bien et reste encore un peu, seul, avec Nina, ça fait longtemps, que nous ne nous sommes pas retrouvés ensemble. Immédiatement je lui paye un verre, sans doute de peur qu’elle m’abandonne avec le mien.
Nina est la grâce même, son air mutin, son débit réfléchi et ses phrases appelant moult sous entendus sont son charme.
Elle vit seule mais ne vous y trompez pas. Plusieurs nuits de ses semaines elle les partage avec des hommes. Notre société en fait une salope, je ne vois en elle que la femme qui ne se refuse rien, envie de sexe, elle le prend, et c’est bien justement dans la faiblesse de la société à considérer la femme comme un objet et l’homme comme un acteur au jeu fort, qu’elle n’a que l’embarras du choix. Elle n’en parle jamais, mais je le sais, car à moi elle me raconte tout.
Pourquoi je ne l’ai pas épousée ? J’ai préféré la première Valérie venue, celle qui, je le pensais vraiment alors, pouvait m’accompagner toute ma vie durant dans le rôle de l’épouse aimante et avec qui j’aurais quelques bambins histoire de satisfaire son besoin maternel. Le problème c’est que je n’ai jamais voulu sauter le pas, lorsqu’elle faisait des allusions à une progéniture je lançais une réflexion cynique, du genre de l’enfant dévorant ses parents. Lorsqu’enfin elle se décida à aborder le sujet de front, je m’étais toujours dit qu’il était dans l’ordre des choses que j’ai moi aussi des marmots piaillant autour de moi, qu’il faut sortir le dimanche pour qu’ils ne ravagent pas la maison de leurs cris, qu’il faut gâter et punir afin de leur donner la meilleure éducation possible. Et bien, on a beau se répéter qu’un jour il en sera ainsi, ce n’est pas les paroles qui le font arriver, et face à sa demande officielle de se retrouver avec un ballon de rugby à la place de son ventre plat qu’elle entretenait à grands renforts de nutrition équilibrée estampillée « weight watchers » et de longues séances de fitness, j’ai toujours soupçonner qu’elle s’envoyait un des GC, Gentil Coach, mais cela m’était bien égal, face à sa demande une quasi demande en mariage, je lui ai dit non, ce fut la goutte d’eau, le vase craqua, vola en miettes, ça n’a pas débordé, non, ça a implosé, elle m’a mené la vie dure, jusqu’à ce que je sois moi forcé de demander le mariage, l’homme fait la demande et doit être à même de briser les liens, se doit être sa conception, sitôt le divorce avalisé par le juge, elle prit ses cliques et ses clacs, pas mal d’argent de mon, pardon nôtre, compte en banque, compte qu’ele n’avait jamais rempli car elle ne travaillait pas et passait ses journées à rêver de devenir artiste plastique, c’est sans doute pour cela que peu avant notre séparation ses seins furent plastifiés.
Je n’ai ressenti aucun chagrin, rien pas la moindre larme. Peut-être je ne l’aimais vraiment pas ?
Nina est là devant moi et je vois bien que la question lui brûle les lèvres.
- Ouvres le feu, je plaisante, c’est je crois une référence à Anna’s song (open fire ) de Silverchair, une chanson des années 90 qui nous parlait mièvrement d’amour mais avec une profonde déchirure, un zeste de désespoir, les paroles ne sont pas les plus recherchées de la musicologie, mais le petit côté métal teinté de pop soutenu par la voix faussement cassé du chanteur nous donne l’illusion d’une rupture d’une demande, une envie de se jeter aux pieds de la première venue pour lui déclarer notre flamme, et même, même si sa réponse était cinglante et sans suite nous le disposons toujours de la force de nous jeter dans le désespoir romantique qui a si cruellement fait défaut au 20ème siècle.
- Comment te sens tu ?
- On ne peut mieux, j’ai eu le droit à quelques congés pour cause de décès le temps de me laisser mettre les « choses en ordre »,
Elle doit percevoir le ton cynique, c’est pour cela qu’elle s’offusque gentiment :
Pourquoi n’es tu pas un peu sérieux ? Je sais bien que ta mère et toi ce n’était pas l’idylle, je sais bien que tu ne la portais pas dans ton cœur, mais ne me dis pas que tu n’as rien ressenti lorsque tu suivais le cercueil.
D’ailleurs tu n’es pas venue à l’enterrement…
Tu sais très bien que je les ai en horreur,
C’est de ma faute j’ai oublié de vous préciser que la mère de Nina est morte en lui donnant naissance, et que la dernière fois qu’elle a vu son père c’était lorsqu’elle avait six ans, elle a jeté une rose sur son cercueil, un stupide accident de voiture, Nina a été élevée par sa grand-mère maternelle, seule famille qui lui restait, aujourd’hui elle n’en a plus aucune. Depuis, Nina porte la mort en elle comme une fatalité, nous la portons aussi, mais elle ne se voile pas la face, elle connaît l’issue de nos vaines pérégrinations et ne se croit à aucun moment invincible, c’est sans doute pour cela qu’elle jouit de la vie sans complexes ni cynisme.
Je suis cynique et parfois me déteste ; le cynisme marque un air suffisant face à la vie, comme si le cynique et son tonneau connaissait un endroit où la vie serait plus belle ; le cynique détient un secret que l’être lambda ne possède pas et juge alors bon de pouvoir se moquer ouvertement. On objectera que le cynique a sans doute plus le sens de la réalité des choses, mais pour en faire quoi ? Saper le moral de ceux qui ont choisi de vivre sans compromis aucun, de ne pas à chaque instant s’interroger sur la portée et le devenir pour l’humanité entière de prendre un ticket de bus ? Mon cynisme me tue à petit feu car il m’enferme dans une tour où les clés ont été jetées bien loin dans le monde sans sous-entendus, sans implicite, sans réflexion superfétatoire auquel j’aspire. Mais je n’y peux rien et chaque fois je me retourne, chaque fois je me projette pour enfin rabrouer l’autre par une pique dans la conversation lui rappelant que si lui ou elle n’a pas mesuré cela je peux lui en donner la nomenclature, l’exhaustivité et enfin pourquoi la fausse morale que je décrète être mienne.
J’achève mon verre, silencieux. Elle me regarde, ses yeux pétillent, comme toujours. Après l’intermède sérieux de notre conversation, nous nous en sommes retournés à l’actualité musicale et aux critiques et coups de cœur que nous pouvons émettre.
Il est temps de sortir de ce bar. Nous décidons avec un brin de nostalgie d’aller boire un dernier coup le long du canal St Martin. Un brin de nostalgie car ce canal a été le lieu de nombreux apéros, improvisés ou non, ensoleillés ou brumeux, un lieu indémodable à mon sens où il fait bon vivre dans le crépuscule d’une journée chaude sur la capitale mais si fraîche assis là sur le pavé qui enserre ce couloir d’eau opaque et peu accueillante, mais si rassurante, ici rien ne s’écoule ni ne change, je ne me rappelle pas avoir vu une seule fois les écluses s’ouvrir. Ce canal est un repère de ceux qu’on retrouvera dans vingt ans, une bouteille de rosé à la main et des gens taillant le bout de gras sur les deux berges, un passage immuable que nous avons fait nôtre lors de nos années étudiantes.
On s’arrête à l’épicerie de nuit. Nous sommes un peu saouls déjà, mais une envie irrépressible de Jack Daniel’s nous donne la sobriété nécessaire à l’achat et au paiement d’une bouteille. Nous avons cela en commun tous les deux c’est l’amour du whisky. Tous ces apéros pris le long du canal nous les faisions tous les deux au whisky. Elle était en fac d’archéologie, ce n’est pas une blague, je vous jure qu’elle a vraiment fait ça pendant une année ou deux, ou bien en fac d’histoire, d’art ou je ne sais quoi encore. Moi, je suivais mes études comme guidé par des rails. Ecole de commerce, le nom en jette, mais à l’intérieur au lieu d’études les préoccupations sont hautement plus terre à terre, où a lieu la prochaine soirée ? Qui faut il connaître, éviter, critiquer ou bien louer ? L’exam de compta sera QCM ou bien sous forme d’exercices, quel est le pourcentage accordé aux notes obtenues en TD ? Comment trouver le meilleur stage ? Combien est-ce que je gagnerai à la sortie ?
Je suis resté dans mon domaine bien évidemment. Nina a fait ce qui lui correspondait le mieux : artiste. Jamais les pieds sur terre, toujours prête à décrocher les étoiles, la vie ne l’affecte pas et elle en est totalement détachée, elle m’a toujours donné l’impression de flotter. Flotter toujours un peu plus haut que la majeure partie des gens, dans des cieux au bleu azur.
On grimpe les quelques marches qui nous séparent du sommet d’un des petits ponts de bois extrêmement arrondis, sans doute pour mieux laisser passer ces bateaux que je n’ai jamais vus sur le canal, et exclusivement piétonniers qui rejoignent les deux couloirs de pavés s’étendant sur des kilomètres.
En haut un peu essoufflés, car gagnés par l’excitation nous nous sommes rendus d’un pas alerte sur le pont nous rions comme les étudiants d’hier. Le seul problème c’est que nous sommes un peu plus vieux et n’avons pu la même résistance à l’alcool. Nous nous passons la bouteille de whisky, comme avant, Nina a les yeux qui pétillent, encore et toujours, je me dis avec un peu de poésie que c’est à force de contempler les étoiles.
« Tu sais depuis combien de temps je n’étais pas venue ici ?, me demande-t-elle songeuse,
Je n’ose pas lui répondre que je ne suis pas venu ici depuis dix ans, et que la dernière fois que j’y étais elle était déjà partie vers son tour du monde, explorer mille et une contrées pour revenir changée. Même qu’ensuite nos relations se sont trouvées plus distendues, elle accaparée par l’envie de s’imposer sur la scène artistique nationale puis mondiale, ce qu’elle a réussi à force de travail et d’ingéniosité, moi accaparé par mon petit quotidien morne, occupé à trouver un emploi qui si la satisfaction n’entrait pas dans mes critères, un emploi qui mettrait au moins à l’abri Valérie, la jeune Valérie d’alors, pleine d’entrain, de passion, de soif de dévorer le monde, la Valérie de la vingtaine avant que la trentaine lui retire toute force et gaieté, que la trentaine lui ôte son invincibilité et qu’elle redevienne une mortelle prise elle aussi dans un petit quotidien terne et glacé lui renvoyant la somme de ses volontés laissées inachevées. Je crois qu’aujourd’hui elle a retrouvé le bonheur, je ne pouvais sans doute pas lui donner, lorsque l’on a déjà du mal avec soi-même… Dix ans c’est long quand c’est devant soi, on a le temps d’en faire des choses ! Et puis lorsqu’on les a laissés derrière soi ce n’est qu’un petit résidu de souvenirs plus ou moins heureux. C’est fou tout ce que j’aurais pu accomplir mais l’habitude, ce triste sire, a pris le dessus et la machine qui renvoie parfois son petit « clic » nous a pris dans ses rouages, broyé par l’humanité c’est de notre faute, pris dans des situations inextricables par manque de motivation d’en sortir, on se retourne et on regrette ou bien on ne se retourne pas et tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes.
« dix ans ! Je n’aurais peut-être pas dû te demander, elle empoigne le goulot et s’octroie une bonne rasade, il y a dix ans c’est encore quand nous avions des rêves, non ?,
Cette fille lit parfois dans les pensées, ça je ne vous l’avais pas encore dit, en tous cas elle lit dans les miennes j’en suis convaincu.
« Tu crois que l’on pourrait reprendre à zéro ? Faire comme si nous nous voyions pour la première fois ?ça pourrait être drôle,
Je ne suis pas bien sûr que cela soit une bonne idée, peut-être nous détesterions nous cette fois-ci.
Je suis sûre que non, allez comment t’appelles-tu ?
Je lui réponds voulant bien entrer dans son jeu finalement. Je lui réponds et commence à l’interroger comme si pour la première fois je la voyais, c’est aussi simple que cela de tout recommencer ? On peut claquer des doigts et dire que jusque là tout n’a été qu’erreur et on peut jouer à recommencer ? L’éternel recommencement est il possible dans le jeu ? Tout ce dont nous aurions besoin serait du détachement nécessaire, de la légèreté suffisante pour considérer notre vie comme une partition que l’on peut à loisir parcourir, modifier, annoter, remonter ou bien descendre à différents rythmes. La clé est peut-être là, dans cette innocence à voir la vie comme de la pâte à modeler, ne pas la prendre pour le grand concept froid, dur et sérieux que beaucoup de signes soulignent.
A mesure que le jeu continue je vois Nina comme je ne l’ai jamais vu, elle est intelligente et vive, belle et forte, charmante et érotique. Pourquoi ne suis-je pas tomber amoureux d’elle il y a vingt ans lorsque nous nous sommes rencontrés pour la première fois ?
Je me réveille, la bouche pâteuse, première chose que je vois, une bouteille de whisky posée sur la table de nuit, les trois quarts vides, pas question d’optimisme vu le mal de crâne qui semble vouloir me terrasser, ou plutôt si, je remercie le quart restant de ne pas être dans mon sang. Curieux cette réminiscence c’est la même bouteille de whisky que celle du jour où je suis allé enterrer ma mère, je suis dans la même situation, je vais devoir me lever une nouvelle fois, une nouvelle fois je vais suivre le convoi ? Mais quelque chose a tout de même changé… Ce n’est pas ma table de nuit, je ne suis pas dans mon lit, je ne sais pas où je suis, du côté droit je décide de passer sur le dos, je me heurte à un obstacle un bras est passé en travers de mon corps. Ce bras est féminin, j’en suis certain malgré le tissu qui le recouvre je baisse les yeux, je suis habillé aucune couette ou drap ne me recouvre, je suis dans un lit qui ne m’appartient pas tout habillé avec un bras barrant mon torse et des cheveux noirs, longs et sauvages qui me caressent le cou, sans doute l’unique sensation agréable dans ce grand moment de détresse où je tente de recoller les morceaux de la nuit passée.
Mais c’est en tournant la tête que tout me revient, le bar, le Jack’s Daniel de l’épicerie, le petit pont du canal et Nina, elle dont le visage tranquille repose sur un oreiller blanc, ce qui fait encore plus ressortir sa chevelure, elle avec qui je viens de dormir, première fois, première fois que je me réveille auprès d’elle et intense bonheur, explosion au fond de la poitrine, émerveillement devant ce visage endormi. Malgré le mal de crâne, malgré les affres où la gueule de bois m’entraînera à peine aurais-je le pied sorti du lit, je suis heureux.
Nina est serrée contre mois, elle m’enserre, je suis sur le flanc elle aussi derrière moi, depuis combien de temps n’ai-je pas ressenti une sensation aussi agréable ? Peut-être est-ce simplement ce bras autour de moi, cette présence charnelle, mais quelque chose me dit que Nina est pour beaucoup dans la plénitude que je ressens.
Elle ouvre les yeux, mais les referme aussitôt, de quoi a-t-elle peur ? Voilà mon dénigrement personnel qui me reprend, va-t-elle retirer son bras, va-t-elle cesser d’expirer dans mon coup, cette petite brise teintée des excès de la veille me procure un bien fou, ses cheveux, ses cheveux, ces boucles dans mon cou, ce sentiment d’appartenir au monde ce matin, je ne veux pas le gâcher mais me dit qu’il ne sera pas éternel car bientôt elle se réveillera, bientôt elle s’apercevra de l’énorme bêtise commise sous l’emprise de l’alcool et alors plus que ce petit Eden je la perdrai elle à jamais. Bien sûr nous continuerons à nous voir, mais la peur de retomber dans ce travers empêchera nos conversations joyeuses et sincères de la veille, plus rien ne sera comme avant. Je tente de me raisonner ne sachant même pas comment j’ai pu me retrouver ici. Ne sachant pas qui a décidé, qui m’a conduit ici, moi, elle ou nous ?
Je me dégage de son bras je me sens plein d’entrain. Je ramasse mes chaussures, au moins les ai-je retirées, je les enfile. Je ne fais aucun bruit, elle dort toujours aussi insolente de beauté dans les pâles rayons du soleil qui s’infiltrent dans la pièce. Je descends les marches, je suis dehors, je respire et goûte un monde nouveau, je suis heureux. Peu m’importe que le soir dernier ai pu être catastrophique, que nous ayons tenté de coucher ensemble sans arriver à nous dévêtir, qu’elle m’est traîné chez elle car trop ivre pour prendre un taxi c’était la plus sage décision et que dans un caprice de ma part elle est accepté de dormir à mes côtés sans même se dévêtir. Peu m’importe ce bras autour de moi, ses cheveux, son souffle, c’est le manque de toutes ces petites choses qui me donne l’envie de chanter « I’m singing the rain » en faisant des entrechats grotesques alors que le soleil a manifestement choisi de briller aujourd’hui. Les gens me dévisagent dans la rue, je me conduis comme l’adolescent fougueux d’il y a dix ans, n’hésitant pas à dire bonjour au gens, n’hésitant pas à regarder droit devant moi plutôt qu’alternativement le trottoir et la destination que je vise. Je m’arrête dans la première boulangerie venue, je salue d’un vigoureux bonjour à la cantonade, ce qui est ridicule puisque la boulangère et moi sommes les deux seules personnes dans cette pièce donnant sur la rue. Mais je m’en fiche, je m’en contrefiche, je lui prends des brioches, des croissants beurre et aux amandes, des chocolatines, du pain, je lui laisse le billet sans prendre la monnaie, je suis heureux et entends bien le faire savoir. La fleuriste subit le même sort, un grand bonjour, un énorme bouquet mais dessiné avec soin selon mon envie, je suis peut être encore saoul mais le rendu n’est pas affreux. J’achète de quoi boire également, du jus d’orange et une bouteille de champagne, j’ai toujours rêvé d’en boire au petit déjeuner.
A mesure que je remonte vers l’appartement, une panique m’envahit je suis prêt à tout jeter par terre à prendre mes jambes à mon cou et à m’enfuir, mais je suis différent aujourd’hui, je n’ai plus peur d’être mal jugé sur mes réelles intentions, je voudrais en finir avec ma constante peur de ne pas pouvoir enfin exprimer clairement ce que je veux. Et je crois que ce que je veux c’est Nina.
Je ne veux pas qu’elle me dise de m’en aller, qu’elle retire son bras, qu’elle cesse de respirer, qu’elle se tourne, qu’elle me dise que tout cela n’était que la conséquence d’une compassion par rapport à la mort de ma mère, que tout cela c’est le Jack’s Daniels qui l’a provoqué.
J’ouvre la porte sans bruit. Je me glisse dans la cuisine, trouve un plateau et entreprend de faire un tas des pâtisseries récoltées, comme ce qu’aurait pu déverser une corne d’abondance, si elle est dans le même état que moi elle aura elle aussi très faim. Je glisse le champagne dans un seau rempli des glaçons pris à même l’énorme frigo américain, quelle belle invention que ce distributeur de glaçons, même si le bruit est effroyable. Deux verres, deux flûtes, le jus d’orange, un autre bol de glaçons, les pâtisseries et le champagne dans son seau, le café on s’en passera ce n’est pas un jour à tenter de se réveiller, il vaut mieux rester dans la somnolence heureuse, tout me semble parfait pour regagner la chambre.
Je pousse la porte d’un pied. Ses grands yeux qui me fixent.
« Je n’ai pas rêvé, tu étais bien là, me lance-t-elle d’une voix douce,
Oui et je suis de retour avec le petit déjeuner, je tente de glisser d’une voix rassurante et naturelle, bien qu’il me semble complètement déplacé de répondre de la sorte,
-Tu es l’homme le plus attentionné qui est couché dans ce lit, jamais personne n’est remonté une fois la porte passée.
-Tu es une très belle femme,
Est-ce le mot homme ? Une envie urgente de glisser ces mots comme un pli dans une lettre, quelque chose qui doit rester, je voulais qu’elle entende ces mots, je ne veux pas être ridicule, mais je devais lui dire.
Femme n’a rien de péjoratif, belle encore moins, j’aime ta personne, et tu es femme jusqu’au bout des ongles.
Je le prends comme un compliment rassures toi, amènes ce petit déjeuner que nous y fassions honneur tous les deux. Je me sens bien même si je ne me rappelle pas tellement de ce qui s’est passé hier soir.
Les mots qui me hanteront, notre rencontre un brouillard, nous rejouions à nous rencontrer, donc autant le considérer comme une nouvelle rencontre, nouvelle rencontre qui restera toujours empreinte du mystère qui nous a poussé l’un vers l’autre comme deux aimants, je ne sais si c’est de la polarité ou du sentiment, deux amants. Et puis ce brouillard permettra encore et toujours de se rencontrer pour la première fois, on pourra rejouer à l’infini notre première fois, il n’y a rien de plus stimulant que le premier contact, la première douceur. Même joueur joue encore, refaire le jeu, le recommencer, encore et toujours j’aimerais y être condamné comme ce pauvre tantale, mais je veux goûter au fruit, me rassasier, me sustenter, boire jusqu’à plus soif, jusqu’à la lie, avant d’oublier et de recommencer encore et toujours, un supplice peu éprouvant en quelque sorte.
Elle ne regarde même pas le jus d’orange, croque une chocolatine à pleines dents et s’occupe de déboucher le champagne.
« -tu veux bien rester avec moi toute la journée, hasarde-t-elle,
-plus que jamais, je réponds sans même réfléchir, cela sonne comme un aveu du bonheur que je ressens une nouvelle fois à côté d’elle dans son lit répandant des miettes partout, comme les miettes de la joie tellement forte qui m’assaille que je ne peux la contenir entière.
Stéphane Eicher, pourquoi ça ma revient en tête maintenant, « elle prend son café en riant elle me regarde à peine », sauf que ce sont des flûtes de champagne, mais moi aussi goûte ce bonheur simple loin des affres du quotidien, moi aussi suis coupable d’une foi sincère au monde, une foi du charbonnier, il neigera sûrement et nous aurons d’adorables bambins, cette fois je sais pourquoi on peut en vouloir. Pour qu’ils grandissent sous le regard de la mère que nous leur avons choisi et qui nous a choisi.
« A quoi tu penses ? me demande-t-elle soudain, elle aussi revenue de pensées fleuves,
-A toi, je ne fais pas de détours, à nous,
-Profitons d’aujourd’hui et laissons le futur pour demain, petit air mutin dévastateur, je vous l’ai déjà décris je crois, elle reprend des forces à mesure que les pâtisseries disparaissent, quelle bonne idée j’ai eu.
-Je n’ai pas envie de faire l’amour avec toi, pas maintenant, je me sens heureuse à tes côtés,
-moi non plus, je ne mens pas malgré l’envie hormonale bien naturelle qui me prend à l’idée de caresser ses seins menus, d’embrasser son corps de me glisser le long de son échine, d’être tendre et doux à la fois, de la voir haleter et se débattre, de la voir jouir et crier,
-je me sens bien, c’est comme un sentiment connu que je découvrais pour la première fois,
Je vous ai déjà dit que sa prouesse la plus significative pour moi était sa faculté à lire dans mes pensées, et bien encore une fois cela se vérifie.
-je crois que je veux encore des matins comme ceux là, quitte à ne pas me souvenir de la veille,
-je l’espère.
Que va-t-on faire de la journée ? La peur de perdre ce frêle bonheur me reprend soudain. Je n’en peux plus de ne pas profiter de l’instant présent et de toujours voir des nuages noirs se dessiner à l’horizon, pourquoi suis-je ainsi ? Incapable de cueillir le jour…
Elle mange, elle dévore, elle croque à pleines dents, elle vit, elle.
« Allons nous promener, me suggère-t-elle, rien ne sert de moisir ici,
-c’est une bonne idée et puis le lit pourrait devenir tentant, or je ne sais pas où nous allons,
-Dehors, je te l’ai dit, cesse de t’interroger sur tout, prends ce qui vient comme ça vient,
Elle n’a pas tort, même tout à fait raison, je me passe de l’eau froide sur le visage, ça ne me réveille même pas, mais ça a le mérite de me débarbouiller un peu. Je me sens plus frais, plus prêt à affronter le monde extérieur. Ma belle chevauchée de ce matin est à mettre sur le compte des restes de la veille, je ne me rendais pas compte de ce que je faisais, dessaoulé, j’ai de nouveaux peur de l’extérieur et des regards.
Mais à mesure que je descends la rue aux côtés de Nina, je me sens comme un petit garçon rassuré par la douceur émanant de cette grande brune, comme un adolescent aux prémisses d’un amour de vacances et qui a décroché la plus jolie fille de la plage, comme un homme en compagnie d’une très belle femme.
Nous nous dirigeons vers le parc, pas envie de prendre le métro, à quoi bon étouffer aujourd’hui alors que tout nous appelle à emplir nos poumons, à tout prendre à pleine narines, effluves de rôtisseries, de boulangeries, de fleuristes, odeurs de grands magasins et de rues, pollution parisienne, un pot pourri qui devient le parfum unique de cette journée. Sans maquillage, pure, naturelle, Nina descend la rue à côté de moi, je suis heureux. Suis-je entrain de jouer à l’amoureux qui cristallise sa dulcinée et qui déchantera vite, je commence à ne pas vouloir me poser ces questions, je commence à évacuer ces questions loin de mon esprit.
J’ai envie de lui prendre la main, c’est de cela dont j’ai envie, je glisse ma main dans la sienne, elle ne la refuse pas, nous descendons la rue main dans la main, comme deux amis longtemps éloignés par le temps, comme deux amants nouvellement unis.
Nous avons pris un baladeur, et la paire d’écouteurs que nous partageons nous donnent du Hawskley Workman, pourquoi ce crooner un peu fou aujourd’hui, je n’en ai pas la moindre idée. Les chansons résonnent dans ma tête, elles sont emplis de tristesse, de mélancolie, mais pas d’apitoiement, au final la musique est joyeuse car elle dégage une énergie folle, la voix de cet homme est magistrale et suffirait à déplacer des montagnes. Déplacer des montagnes, c’est ce que je voudrais faire pour la fille qui est à côté de moi. Je me suis souvent moqué de toutes les niaiseries romantiques glanées lors de conversations, de diffusions ou de lectures, je n’y voyais que mièvrerie et tentative désespérée d’enchanter la réalité, de lui coller un masque ridicule de guimauve. Je commence à comprendre qu’il y a un autre monde que celui que je vois, un monde plus simple où être romantique, je mettrais presque des guillemets, est beau, sans arrière-pensées, sans calcul froid, simplement être heureux. Simplement s promener. Est-ce que c’est grave de se promener main dans la main avec une fille quelques jours après avoir enterré sa mère, je ne crois pas.
Je crois que s’il n’y avait pas eu ce décès je ne serais pas là. Nous avons beaucoup marché, avons erré dans le parc des Buttes Chaumont en s’amusant même à monter sur la plus haute butte pour aller regarder Paris de haut, mais tout ce qu’on voit de là haut c’est plutôt les quartiers de l’autre côté du périph’, c’est pas le plus beau mais une vue reste une vue. On s’est promené simplement, main dans la main, sans avoir rien d’autre à faire de la journée, quand on a eu faim on est allé s’asseoir en terrasse à l’air frais, on a commandé sans presque regarder le menu, on s’est regardés, on s’est beaucoup regardés. Nous avons vécu une journée merveilleuse, je me sens bien, je suis en pleine possession de mes moyens je ne suis plus effrayé par demain, je reprends possession de moi, j’ai l’impression d’avoir prise sur les évènements, il y a un pilote à bord ai-je envie de gueuler, et sauf erreur de ma part le capitaine abandonne le poste en dernier, donc j’y suis j’y reste. Je suis maladroit, je ne sais pas forcément que dire, que répondre, que faire, mais je suis là en face de cette brune et je n’ai pas à me battre, je n’ai pas à lutter pour ne pas la perdre puisqu’elle est là. Si elle veut partir qu’elle s’en aille, au moins aurais-je eu cette journée avec elle, une parenthèse de bonheur, comme un bijou dérobé, faîtes moi payer pour ça je m’en tape. J’emporte avec moi cette journée car elle m’appartient et que personne n’a plus le droit de me dire que penser. Si je déplais tant pis, si je n’agis pas comme on attendrait tant pis, je n’ai pas besoin d’une racine de marronnier pour prendre conscience du poids de ma liberté et des ramifications que cela fait naître ; Ma vie n’est pas un vide que je comble par l’attente des autres, aujourd’hui je décide assez égoïstement de vivre pour moi et advienne que pourra.
Stupide , infantile, on savait déjà que cela allait finir comme ça, une histoire cent fois vu mais ramenée à un niveau si dérisoire que l’envie me vient de jeter ce bouquin, d’ailleurs je ne lis même pas ces lignes car j’ai déjà abandonné cette histoire sur une banquette. Je sais lecteur la vie peut-être exaltante et remplie d’aventures, la vie peut être pleine de ces intenses moments de bonheur après lesquels nous courons tous, mis à part les dépressifs peut-être. Ou bien ils ont goûté à un bonheur que nul autre n’égalera jamais et leur soif s’est à jamais éteinte, ils n’éprouvent aucune envie de se lancer dans une nouvelle quête car ils savent qu’elle sera vaine. Alors ils se résignent à laisser passer le temps sachant que rien ne viendra plus enchanter la morosité qu’ils éprouvent chaque jour comme le prix à payer pour avoir un jour su ce que pouvait être l’extase, l’accomplissement de soi, le dernier stade avant l’envol littéral.
Lecteur, je t’en conjure, même si cela te semble complètement dégagé de tout intérêt littéraire accroches toi. Les difficultés vont venir et ce qui n’aurait pu être qu’une énième bluette teintée de pensées macabres va bientôt se révéler un inextricable piège que je ne peux te dévoiler ici. Si le magicien te donne le menu de son spectacle en te dévoilant l’envers du décor, toutes les poulies, les éclairages, le matériel et les trucs, tu ne resteras pas. Attends tu ne le regretteras pas.
Trois mois plus tard nous recevons nos amis à dîner. Enfin elle reçoit, je ne suis pour eux que l’invité obligatoire comme ils le sont tous, bande inséparable que nous sommes.
| Mai 2012 | ||||||||||
| L | M | M | J | V | S | D | ||||
| 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | |||||
| 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | ||||
| 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | ||||
| 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | ||||
| 28 | 29 | 30 | 31 | |||||||
|
||||||||||